Retour sur le Watercamp du 10 juillet dernier, autour des liens entre création et écologie

La péniche Thabor est bien amarrée le long du canal Saint-Denis. Elle arbore de florissantes grandes aigrettes – d’après de maigres connaissances en ornithologie – peintes par l’artiste japonais Hiroyasu Tsurio aka Twoone. On palabre entre spécialistes sous un chapiteau de fortune qui peine à récuser les rayons d’un soleil peu clément en cette journée ardente du 11 juillet. Le canal tout proche offre une source de fraîcheur convoitée mais aussi pose un bon nombre de questionnements. Si ces voies fluviales, symboles de l’ère industrielle qui s’écoulent de la banlieue vers Paris jusqu’à la Seine, font l’objet de nombreux récits et fantasmes, ils peinent à faire reconnaître toutes leurs qualités. S’il sont devenus dans Paris un classique des afterworks du Canal Saint Martin au Parc de La Villette, peu nombreux sont les Parisiens à oser s’aventurer dans le trouble de ce grand bain qui traverse la géographie du Nord-Est de la Ville. Difficile de les contredire tant la baignabilité et la sécurité sanitaire des canaux sont loin d’être garanties.

Pourtant, des solutions de filtration existent, portées par des acteurs au demeurant hétéroclites : des géographes, des chercheurs, des artistes, des riverains ou encore des architectes. Beaucoup s’affairent à penser des moyens nouveaux pour une filtration de l’eau s’insérant dans une logique éco-responsable. C’était tout l’enjeu de ce Water Camp organisé le 11 juillet dernier par le Collectif MU dans le cadre d’un vaste projet de Station Flottante qu’Annick Rivoire présentait dans l’édition précédente. L’objectif de ce Water Camp est à terme de co-concevoir un prototype d’unité de filtration de l’eau des canaux.

Avant de se lancer dans un résumé non exhaustif de cet après-midi d’été, il convient de revenir sur ce qui a concentré une bonne partie des attentions et conditionné l’événement par sa présence : l’Urban Boat, sans oublier ses propriétaires Alexia Balandjian et Nicolas Defawe. Un an après leur première escale parisienne, ils reviennent en direction de Paris à l’occasion d’une série d’ateliers, de discussions et de rencontres. Installés durant onze années à Berlin, Alexia et Nicolas s’occupaient de l’Urban Spree, un vaste espace culturel où se déploient une galerie d’art, une librairie et une salle de concert.

Après cette épopée berlinoise, ils font l’acquisition d’une péniche dans le nord de la France, à Douai. La péniche Thabor les séduit vite. Même si son état n’est pas déplorable, il reste à l’aménager et, surtout, à apprendre la vie de batelier. A chaque itinérance, à chaque amarrage, de nouvelles possibilités émergent pour le lieu culturel itinérant. Le bateau devient scène de concert – le quai devenant l’espace réservé au public. La programmation est éclectique, bien souvent inqualifiable tant elle est diversifiée : des concerts, des micros séances de cinéma, des ateliers pour adultes mais aussi pour enfants à l’image de leur récente création radiophonique Radio Thabor, avec en tout et pour tout 800 euros de subvention. Il ne s’agit pas seulement de se rendre dans les “capitales, mais aussi de voyager vers les petits villages où l’offre culturelle est moindre, où les salles de concerts ne sont pas nombreuses et les cinémas quasi inexistants”, précise Alexia.

S’ils ont accepté de participer au Watercamp, c’est qu’eux aussi ont à coeur d’établir des ponts entre ingénierie et création, art et sensibilisation aux questions écologiques. Comment concevoir le prototype d’un dispositif mobile fluvial pour développer des techniques de filtration pour rendre l’eau baignable voire consommable ? Quels sont les enjeux culturels, artistiques inhérents au projet ?

L’influence majeure de ce Water Camp est à chercher du côté de l’Allemagne, avec la Floating University Berlin (FUB), un campus temporaire installé dans le bassin de récupération des eaux de pluie Columbiadam. L’université a été conçue par un groupe d’architectes et de scénographes, réunis au sein du collectif Raumlabor Berlin pour lancer un débat sur le développement urbain à partir de la question de la gestion de l’eau et des déchets avec les apports sensibles de différentes disciplines artistiques … Peut-on repenser les aménagements qui façonnent notre urbanité ? Cette pluralité des disciplines et des problématiques tend à démontrer qu’une alternative est possible par l’apprentissage et l’éducation et surtout qu’elle engage la globalité des acteurs qui vivent le territoire qu’ils soient experts ou non, dans une logique qui transcende les frontières usuelles entre savoirs académiques et profanes ou amateurs.

Dans le dos de la péniche Thabor, le regard se porte alors sur une drôle d’apparition flottante à l’allure bancale et précaire : quatre jeunes gens avancent en pédalo sur un tamis monté sur bidons, couvert par une structure complexe de bambou et de textile. Ça fleure bon le Jules Vernes, un peu le Burning Man, beaucoup Théo Jansen, et ce qui ressort à la vue des shorts détrempés des passagers – presque étonnés que l’embarcation puisse flotter (la plateforme sur laquelle les calculs de flottaison ont été effectués déclinait toute responsabilité en cas de naufrage) – est avant tout la bonne humeur généralisée, la satisfaction d’avoir fait advenir cette drôle de machine en si peu de temps. Car La Galinette, c’est le nom de l’invention, est issue d’un workshop produit par le Collectif MU, encadré par l’Atelier Craft, collectif de designers, architectes, plasticiens et scénographes résidents à la Station – Gare des Mines, avec un groupe d’étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de La Villette, animé par l’enseignant et sociologue franco-mexicain Luis Lopez. A la genèse du projet, une question : comment rendre visible un dispositif de traitement et de filtration de l’eau du Canal Saint-Denis ? Les étudiants ont réalisé un état des lieux des différentes techniques de filtration, avant de réfléchir à la forme – plastique, architecturale, sensible – à même de faire du dispositif opérationnel à la fois un totem, un manifeste, une interface de sensibilisation et un générateur de débats. La Galinette se compose (dans sa partie bambou / textile) d’un projet qu’Harold Le Bihan, Damien Favale, Rémy Lenoir et d’autres étudiants ont rendu flottant, et dont les premiers principes de l’unité de filtration à venir sont rendus visibles : une roue en bois pour puiser l’eau, l’autonomie du dispositif mobile. Les étudiants de l’ENSAPLV et de l’Atelier Craft évoquent les partis-pris et doutes qui ont précédé la mise en forme de ce prototype, ce qui ne manque pas de susciter interrogations, remarques et rebonds de la part du public et des intervenants rassemblés ici.

Car c’est l’enjeu de la journée : permettre aux étudiants d’enregistrer des retours sur ce premier prototype au contact d’ingénieurs, chercheurs, designers, architectes, artistes, curateurs conviés à réagir sur leur production et leur ouvrir des fenêtres de réflexion et d’expérimentations. Une première discussion réunit Jean-Christophe Aguas, chargé de développement du bureau Le Sommer Environnement, Aurélie Joveniaux, géographe menant une thèse à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées et Simon Jacquemin, co-fondateur de Bellastock, qui trépigne d’impatience à l’idée de rejoindre le festival Melting Botte qui commence le jour même à Evry. Après un dense état des lieux des enjeux qui traversent la question de la gestion de l’eau avec Jean-Christophe Aguas, on aborde la question du traitement de l’urine et des matières fécales avec Aurélie Joveniaux, qui pointe les freins avant tout culturels à l’essaimage de techniques plus respectueuses de l’environnement tandis que Simon Jacquemin revient sur le contexte singulier des événements et festivals où la gestion des déchets et excréments devient centrale, tout en constituant un contexte de sensibilisation et de médiation privilégié. Tous sont d’accord, la question du traitement de l’eau et des ressources naturelles n’est pas prise en charge par la société civile en France, et l’une des causes principales est à trouver dans l’invisibilisation de ces enjeux.

En rebond, c’est une nouvelle discussion qui prend forme, avec cette fois une entrée sur les liens entre création artistique, patrimoine naturel et enjeux environnementaux. Comment les artistes s’emparent-ils des questions écologiques ? La culture peut-elle être un levier de sensibilisation ?

Cela ne fait pas de doute pour Joan Pronnier de l’association COAL qui, par le commissariat d’exposition, un prix éponyme et le plaidoyer auprès des politiques et des institutions, oeuvre à rapprocher les champs de la création et de l’environnement, avec en ligne de mire la volonté de sensibiliser les acteurs culturels aux questionnements trop souvent laissés dans le giron des scientifiques, techniciens et politiques. Aucune sensibilisation n’est complète sans le recours au sensible formule ainsi Joan.

©COAL – Lucy, Jorge Orta, Food-Water-Life, 2014

Thomas Lelouch et Roman Symzsack de l’Atelier Craft rebondissent sur ce constat au travers de l’exemple du workshop qui a conduit à la fabrication de La Galinette : le développement durable fonde l’ensemble de leurs projets où le réemploi des matériaux est considéré dès la phase de conception. Ils s’étonnent de la surprise des passants devant La Galinette et s’interrogent face à cette question lancinante qui leur est posée : “Avez-vous le droit de faire ça ?” Aucune idée disent-ils, ils font et ils verront. Au-delà de ce premier frein qu’est l’auto-censure, pour que l’architecture et la scénographie s’emparent des questions écologiques, l’une des réponses est sans doute à trouver dans la lisibilité des dispositifs. Thomas Lelouch prend l’exemple de Beaubourg où chaque élément de la structure laisse deviner en totale transparence sa fonction, un principe qu’ils remobilisent à chaque nouveau projet en oeuvrant à rendre visible la technique, les relations fonctionnelles entre chaque élément et à simplifier au maximum, sans jamais rien cacher.

Un constat qui ne manque pas de faire réagir Feda Wardak du collectif d’architectes Aman Iwan, plateforme qui s’intéresse aux problématiques liées aux rapports entre des territoires et les populations qui les habitent. Aman Iwan soulève des enjeux rattachés à des contextes spécifiques à travers le monde en donnant une place centrale au terrain étudié. La plateforme héberge un laboratoire de recherche ainsi qu’une fabrique à projets pour mettre en place des dispositifs concrets. Selon Feda, la question des ressources n’est pas prise en charge collectivement dans les contextes occidentaux pour une raison principale : nichées dans l’infrastructure (publique ou privée), rendues invisibles, elles véhiculent une aura mystérieuse et techniciste qui freine leur appropriation. Mécanisme social qu’ils ont tenté de contrer au 6b avec la construction d’un dispositif de filtration associant architectes, ingénieurs et jeunes de Saint-Denis qui vient puiser l’eau du Canal Saint-Denis, pour lui faire traverser la plage et la salle d’exposition du 6b, jusqu’à en sortir, filtrée et potable, côté rue.

Changement d’échelle avec Alexia Boulay, ex-étudiante de l’ENSAPLV, désormais architecte et ingénieur en bâtiment indépendante qui présente, sous les yeux de Luis Lopez, son ancien enseignant à La Villette, son projet de fin d’études aux accents visionnaires : “Manifeste d’une Seine Réenchantée”. Entre projet (Simon Jacquemin réagit très vite en pragmatique en demandant le chiffrage financier) et utopie, elle présente sur des planches soignées un projet de monument dépuratif devant l’Île Saint-Louis pour offrir le bras nord de la Seine à la baignade. Attentive à sonder la Seine depuis son cours – et non plus ses berges – elle partage les enseignements d’un long travail de documentation (faune et flore de la Seine, trafic des bateaux, courants, aménagements successifs au cours de l’histoire, historiographie….) et ses projections poétiques qui, si elles n’ont pas vocation première à être réalisées (trop de freins administratifs, budgétaires, symboliques) viennent questionner efficacement la manière dont le fleuve est perçu et géré aujourd’hui. L’occasion de riches échanges avec Luis Lopez, Alexandra Cohen (CUESTA), Joan Pronnier et Nicolas Defawe (Urban Spree) tandis que Simon Jacquemin, en contradicteur ou objecteur de conscience, prend en main la modération d’une discussion qui ouvre son cercle à mesure : étudiants, public et membres du Collectif MU prenant tour à tour la parole.

Alexandra Cohen de la coopérative CUESTA, qui mobilise l’artistique comme un mode opératoire pour intervenir dans le champ des territoires et des sociétés, prend à son tour la parole et présente – avec de nombreux documents partagés sur la table centrale – le projet d’Université Flottante (l’exemple de la Floating University est venu en chemin, le projet rennais déjà lancé depuis belle lurette, raconte Alexandra) déployé le long de la Vilaine avec universités, étudiants, artistes et ingénieurs. Alexandra revient sur l’expérience du Radeau Utopique porté par l’Ecole Parallèle Imaginaire et l’artiste, metteur en scène et anthropologue Simon Gauchet. Le Radeau Utopique cherche à mettre en place des dispositifs de collecte de savoirs qui déplacent les rôles et les postures habituels du champ culturel (concepteurs, producteurs, médiateurs). Et ainsi, à brouiller la frontière entre le sachant et l’apprenant, entre champ académique et savoirs profanes.

A sa suite, la plasticienne Julia Gault, diplômée de l’ENSAD, présente avec de nombreuses images ses recherches sur la posture verticale, l’apesanteur et le danger. Elle revient sur ses différents travaux où toujours, l’homme cherche à prolonger l’équilibre, fût-il précaire, contre les éléments naturels. Parmi eux, l’eau, sous la forme de la crue, structure la résidence à Juvisy-Sur-Orge durant laquelle Julia Gault met en formes cette dialectique antédiluvienne entre forme et informe, ressource et danger, maîtrise et débordement. Un exemple éloquent d’une création émergente portant sur les enjeux environnementaux. Julia Gault l’explique : elle n’est pas isolée et l’on pourrait presque parler d’un mouvement dans la création émergente tant ces motifs se diffusent. L’opportunité, selon Joan Pronnier, d’inventer une création plastique et de tordre le bras aux symboliques de ce matériau, symbole de pollution, pour défendre le caractère ductile, aventureux et engagé du travail des artistes lorsqu’il se porte sur son monde.

C’est sur ces mots – et quelques autres – que se termine cette journée de réflexion du Water Camp, tandis que les artistes du soir sur le pont de la péniche commencent leurs balances. Un premier jalon a été posé : des questions et des débats, une dynamique collective et des synergies à trouver, et l’itinérance de la péniche Thabor dans le cadre du projet Station Flottante qui se déploiera dès l’été 2020 sur le Canal de l’Ourcq et le Canal Saint-Denis, puis le long de la Seine en Région Île-de-France.

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