Défilé Junya Watanabe Paris le 18 Janvier 2019

La création contemporaine en lien avec les futurs écologiques a quitté ces dernières années les marges subversives de l’artivisme pour prendre d’assaut les cimaises d’institutions de renom. Signe que les temps changent ? Deuxième article d’une série au long cours en écho à Station Flottante.

De la sensibilisation au sensible, les pouvoirs d’un art écologique
Souvent cantonné à son potentiel de sensibilisation (d’illustration ou encore d’interpellation) sur les enjeux climatiques auquel le monde fait face, l’art contemporain doit, selon Lauranne Germond, être en mesure de devenir l’un des moteurs de la transition, par sa capacité à générer de nouvelles représentations et imaginaires, rejoignant le chercheur en esthétique Guillaume Logé dans son ouvrage Renaissance Sauvage. L’art de l’anthropocène : “Parce qu’il ne s’agit pas d’asséner une idéologie nouvelle, nous avons besoin du langage et de l’éclairage d’une poétique. Nous avons besoin d’arguments ouverts et en devenir. Nous avons besoin d’une approche qui allie les ressources de l’intellect et du sensible.” Maud Le Floch’ ne dit pas autre chose et en appelle à la puissance imaginante de l’art pour sortir des ornières du fatalisme : “On ne changera pas le monde en mobilisant seulement le cerveau gauche. Il est nécessaire d’avoir recours à d’autre registres (l’expérience sensible, l’inversion et le jeu, les dynamiques paradoxales etc.) La force de l’art est à mobiliser.” Selon Lauranne Germond, il faut transcender la simple fonction de sensibilisation de la création et exploiter les potentiels de sa palette sensible pour inventer d’autres mondes possibles. “Le partage du connaissance, de la compréhension, de la prise de conscience est l’un des volets mais loin d’être le seul. Il y a ce qui ressort du symbolique et politique et toutes les pratiques de résilience, ce sont trois volets de la manière dont l’art peut agir sur ces questions là” suggère-t-elle. Le premier niveau d’un art écologique consisterait alors en l’appropriation de ces questions et leur vulgarisation du champ scientifique au grand public. Le second niveau serait de l’ordre des représentations : l’artiste oeuvrant à programmer d’autres paradigmes de pensée quand le dernier stade de cet art écologique serait à trouver dans l’artivisme, les pratiques et l’engagement des artistes face aux mutations du monde.

Quand dire c’est faire (et vice-versa)
“Les artistes aujourd’hui vont-au-delà de la seule sensibilisation et pénètrent sur le terrain de l’interdisciplinarité, de la co-création du savoir et mobilisent le registre de l’action” explique Marguerite Courtel, membre du collectif Women4Climate et responsable d’un cours “Art et Développement Durable” à l’ICART. Dans la continuité de leurs prises de position, les artistes interviennent dans le monde, fut-il mauvais, pour en changer le cours en prenant, comme le dit l’adage, leur part. D’où la nécessité selon le duo de plasticiens-vidéastes Ouazzani Carrier, dont les travaux explorent les interstices de l’urbanisation forcée, de repenser l’ensemble des pratiques du monde de l’art tel qu’il fonctionne aujourd’hui : “Il ne va plus pouvoir tenir avec des oeuvres qui parlent d’écologie et qui circulent en avion, sont faites en résine ou autres matériaux polluants. La réponse à cette question n’est pas seulement des choix individuels d’artistes mais plutôt une refonte du système de l’art, de ses foires aux quatre coins du monde, de la scénographie éphémère, des transports d’oeuvres, de la façon dont les gens collectionnent l’art…” Puisqu’il ne suffit pas de dire, l’artiste doit être exemplaire, c’est-à-dire chercher la congruence entre ses parti-pris esthétiques et éthiques et faire atterrir dans le faire le travail sensible et théorique. A ce titre, le geste plastique d’Olafur Eliasson faisant venir sur le parvis de la Tate Modern d’imposants cubes de glace prélevés en Arctique sur des icebergs dans le but d’alerter sur la fonte des glaces a été l’objet d’intenses controverses dans le monde de l’art, prenant à parti l’artiste sur l’empreinte carbone de l’opération et le rappelant à son devoir d’exemplarité. Ces critiques n’ont rien de neuf, et peuvent rappeler à bien des égards les accusations dont a été la cible l’artiste Michael Heizer avec Double Negative (1970) : une tranchée de 450 mètres de long en plein désert du Nevada, endommageant falaises et autres reliefs, et qui fait conclure à Guillaume Logé : “L’impact de son geste est certes peu de choses, si l’on considère que la civilisation court à sa perte, mais un militantisme qui dénonce le mal par le mal n’en pose pas moins question.” La notion d’exemplarité de l’artiste et à son impact sur l’environnement n’est pas, selon Lauranne Germond, formulée selon les bons termes : “ce qui me dérange énormément dans ce genre de critique c’est que dès qu’on commence à agir et questionner dans le champ de l’écologie, dès que l’on commence à vouloir essayer d’améliorer son impact et d’avoir une action positive, on nous demande instantanément l’exemplarité absolue. Finalement le mec qui roule en 4×4 on en a absolument rien à faire en revanche on va tomber sur Olafur Eliasson. Certes ce n’est pas exemplaire sur le plan de l’empreinte carbone mais il y a raccourci, et l’expression d’une mauvaise foi. On a souvent tendance à se tromper de cible. »

Un mouvement ?
Au regard de la dissémination des préoccupations environnementales dans la création, depuis l’appropriation de ces thématiques et leur mise en reflet dans les formes jusqu’aux pratiques elles-mêmes, il serait tenter de mettre au jour les grandes lignes d’un courant esthétique homogène, voire d’un mouvement ou d’une école, sous l’étendard d’un art écologique. Marguerite Courtel prend cette hypothèse avec des pincettes, insistant sur l’hétérogénéité des volets abordés et des formes qui en découlent. “Il existe énormément de pratiques formelles et de thématiques et cela me semble réducteur ou limitatif de parler d’une école compte tenu des thèmes et enjeux : nature et biodiversité, océan, pollution plastique, qualité de l’air, énergies renouvelables, alimentation.” Pour Isabelle De Maison Rouge, curatrice et critique, il s’agit surtout là d’une lame de fond sociétale qui impacte les travaux et la posture des artistes, dans tous les champs créatifs : “Il est évident depuis un certain nombre d’années, on constate que les artistes et en particulier les plasticiens sont sensibles à cette ère de la vie de notre planète où les effets de l’activité humaine l’affectent. Les écrivains, cinéastes ou auteurs de BD l’ont déjà commencé, et cela renforce la prise de conscience générale, ils attirent notre attention sur les désordres écologiques liés à la pollution, la raréfaction des ressources, le dérèglement météorologique et le réchauffement climatique. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse parler d’un mouvement à part entière tel qu’on pouvait les qualifier dans la période de l’art moderne. Il s’agit d’une tendance lourde dans la pratique artistique et qui ne répond en rien à une mode en lien avec ce que l’on peut constater dans l’industrie où les entreprises se donnent bonne conscience et se rachètent une image en se collant une étiquette bio ou verte. En effet un nouveau courant émerge depuis quelque temps. Il se caractérise par un travail de fond depuis longtemps qui, par des démarches individuelles, ont petit à petit ancré les questionnements des artistes autour du paysage et du monde animal, végétal et minéral dans leurs propres pratiques artistiques. Que se soient au travers de peintures, de performances, de photographies, de vidéos, de sculptures, d’installations ou de travaux in situ. Sans doute cet art peine–t–il à être perçu comme un art qualifié d’écologique mais je constate qu’il est en train de s’ancrer dans une nouvelle visibilité et qu’il devient important au regard de l’histoire de l’art.”