“La Fabrique du Vivant” à Beaubourg, “Nous les Arbres” à la Fondation Cartier, “Jusqu’ici tout va bien” au CentQuatre, “Anthropocène Monument” aux Abattoirs de Toulouse, “Broken Nature” à la Triennale de Milan, “Post Nature” à la Biennale de Taipei, rétrospective Olafur Eliasson à la Tate Modern ou encore solo show de Tomas Saraceno au Palais de Tokyo… la création contemporaine en lien avec les futurs écologiques a quitté ces dernières années les marges subversives de l’artivisme pour prendre d’assaut les cimaises d’institutions de renom. Signe que les temps changent ?

Du moins le symptôme d’une époque guettée par le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles, l’essoufflement des ressources et les fantasmagories collapsologues que tout un pan de la création contemporaine, dans son dialogue avec une époque qu’elle reflète, interroge et reformule, a fait sienne parmi ses sujets de prédilection. Dans leur quête de transitivité avec le siècle, les artistes sont confrontés aux scénarios multiples d’un monde que l’on découvre fini, limité dans sa capacité à soutenir la croissance économique, invitant à d’autres modes de vie. L’écologie, au nombre des motifs incontournables que sédimente le contemporain, devient une constante thématique de la production en arts visuels. “Le créateur plasticien oeuvrant au tournant du XXIème siècle, tôt ou tard, rencontre la question de l’écologie, ne serait-elle pas son démon majeur” formule ainsi le critique Paul Ardenne en introduction de son récent ouvrage Un art écologique : Création plasticienne et anthropocène.

Quand y-a-t-il art écologique ? Sitôt qu’une “forme” vient illustrer, compléter ou subvertir un état de conscience où la question environnementale est posée.

Presque tout le temps en somme à l’en croire les éléments de langage que déroulent les cartels d’une exposition quelconque en ce début des années 2020, jusqu’à faire de l’anthropocène un poncif déjà moqué – dans le méta-récit qu’orchestre le monde de l’art contemporain, en référence constante à lui-même – par biens des artistes, critiques et curateurs. De là l’idée d’une distance critique à maintenir avec les déclarations et professions de foi. La tentation serait grande, alors, de discerner dans les différentes strates du contemporain l’esquisse d’un mouvement, d’un courant, d’une école dont les lignes de force seraient suffisamment homogènes pour identifier un nouveau paradigme dans la création, entre représentation et pratiques. A quelles conditions peut-on parler d’un art écologique ? Et que désigne-t-on ? Des sujets, des pratiques, des postures, des intentions ? Quelles sont les formes et les forces à l’oeuvre au sein de la création qui émerge et que l’on voudrait qualifier d’écologique ? Dérive entre écrits théoriques et incursion dans le bouillonnement de la jeune création.

Impact (presque) zéro : le bilan carbone de l’art contemporain

Récemment l’artiste argentin Tomas Saraceno a présenté lors d’une conférence des diagrammes présentant l’impact carbone de son studio, et les pistes de travail pour le réduire. De fait, le champ culturel comme tout secteur d’activité impacte l’environnement ; et s’empare de manière diverses de la question de son empreinte carbone. Si, à l’instar d’Ecoprod (collectif en faveur de l’éco-production dans le secteur de l’audiovisuel) ou du collectif des Festivals Engagés pour le Développement Durable et Solidaire en Bretagne, de nombreuses initiatives germent ça-et-là pour l’amorce de pratiques durables à l’échelle d’une filière professionnelle. Le champ des arts visuels reste le mauvais élève de la culture, du fait d’un manque de volontarisme des tutelles (le Ministère de la Culture en premier lieu demeure mutique sur la question), de l’éclatement individuel des carrières qui contrecarre la potentialité d’actions collectives d’envergure, et les conditions précaires des acteurs et des institutions culturelles qui faisant face à des coupes budgétaires considérables, peuvent difficilement faire plus que ratifier quelques chartes.

Sandrine Andreini, directrice de la Réserve des Arts, ressourcerie dédiée aux arts visuels avec deux sites en métropole parisienne, pointe ainsi lors du dernier Forum Entreprendre dans la Culture dans le Grand Paris le manque d’impact probant d’une filière non structurée et mobilisées sur les questions environnementales, contrairement à certaines industries créatives comme celle de la musique enregistrée ou du cinéma. Même son de cloche avec Lauranne Germond, co-fondatrice de COAL (Coalition pour l’Art et le Développement Durable) : “Il y a toute une machinerie en place que l’on peut difficilement contrecarrer à son échelle individuelle et un artiste encore plus qu’une industrie qui pourrait le faire”. Alors, si Beaux Arts Magazine titre “L’art a-t-il encore le droit de polluer ?”, il semblerait qu’aucun moyen collectif ne soit mis en oeuvre pour répondre à l’ampleur des défis environnementaux à venir et que toute action soit condamnée à rester locale, fruit d’une éthique individuelle, à l’instar de l’annonce médiatique de Massive Attack déclarant assurer l’intégralité de ses tournées futures en train. “Que peut l’art, dans cette partie ? Rien, ou si peu. Entendons, rien ou très peu en termes d’efficacité concrète” formule ainsi, en réaliste-pessimiste, Paul Ardenne, attentif à formuler qu’une action circonscrite aux pratiques individuelles reste une sorte de pétard mouillé.

“Toutes les échelles et modes d’action doivent se compléter, il n’y a pas une typologie d’action qui va résoudre l’ensemble des enjeux, c’est plutôt la composante de tout cela qui fait qu’à un moment donné les choses évoluent, à l’échelle locale comme macro. S’il n’y avait que des actions locales, on manquerait d’impact. La question de la couverture médiatique a son rôle à jouer là-dedans, comme celle des imaginaires” suggère Lauranne Germond en appelant à l’impact symbolique qu’a pu avoir dans les mentalités un Joseph Beuys plantant 7000 chênes à l’occasion de la Documenta 7 en 1982, ou plus récemment Olafur Eliasson faisant stationner sur le parvis de la Tate Modern des cubes de glace prélevés en Arctique. L’art n’est pas, à proprement parler, écologique dans son rapport aux ressources, aux énergies et aux déchets, son impact concret reste marginal. Pourtant demeure le monde des symboles, des imaginaires et des opinions.

La troisième voix des futurs écologiques

Car si son impact environnemental est modeste, la création contemporaine a à jouer un rôle de premier plan dans la génération de représentations nouvelles, carburants à l’action pour la société. Ainsi Lauranne Germond voit-elle dans la création une troisième polarité nécessaire entre le champ scientifique et le monde politique dans les réflexions actuelles sur les enjeux environnementaux, et par-là, le besoin d’organes intermédiaires à même de jouer un rôle d’interface et de traduction entre ces mondes souvent peu poreux. Parmi ces intermédiaires, les artistes eux-mêmes sont aux premières lignes de la refonte d’une posture à cheval entre création, technique et engagement, comme le résume Isabelle de Maison Rouge, critique et curatrice de l’exposition Jardinons Les Possibles aux Grandes Serres de Pantin à l’automne 2019 : “conscients de l’urgence écologique, certains artistes apportent une réplique « verte », en s’engageant et instituant de nouvelles normes d’expression respectueuses de l’environnement, en suscitant une symbolique du combat et de l’éthique en s’investissant et parfois en agissant directement. Ils créent ainsi des œuvres conjuguant art contemporain, science, industrie et développement durable. S’il ne s’agit pas de fil rouge, il est question de frontières plus élargies et de réflexions ouvertes sur des terrains d’exploration pluridisciplinaires”. Pauline Lisowski, critique et curatrice spécialiste de la figure du paysage dans la création contemporaine, souligne elle aussi ce décloisonnement à l’œuvre : “Ces artistes travaillent en relation avec des scientifiques. Ils mènent des expériences. Ils développent un intérêt pour les potentialités des matériaux naturels. Ils travaillent sur le vivant et développent une recherche en relation avec des scientifiques. Ils créent des oeuvres expérimentales, qui s’adaptent ou prennent forme selon les contextes.” Ainsi en est-il du programme Génies-Génies orchestré par le POLAU – Pôle des Arts Urbains et dont l’intention est d’initier des collaborations entre ingénieurs et artistes sur des défis environnementaux. Maud Le Floch’, à l’initiative du projet, voit dans ce dialogue entre monde scientifique et artistique l’une des clés d’un changement de paradigme. Elle loue ainsi dans l’art écologique “les capacités d’hybridation avec d’autres mondes, terreau fertile pour de proposer du décadrage d’approches, de regards, soit pour prendre de la distance, soit pour latéraliser, en tout cas pour ouvrir de nouveaux points de vue sur les enjeux, et ouvrir des imaginaires”. Le pas de côté, voilà donc l’impact de l’art contemporain ?