Toronto-Paris, discussion avec Long Winter

Depuis 2011, le Long Winter Festival anime les soirées d’hiver de Toronto et abonde la ville d’une programmation éclectique, reflet de la diversité de la scène locale. Les 20 et 21 septembre, l’équipe du festival se rendra à Paris pour une série de conférences et de concerts en collaboration avec le Collectif MU.

La saison hivernale est particulièrement rude au pays torontois. Dès la fin du mois de novembre, les températures prennent un malin plaisir à caresser les zéros degrés avant de s’enfoncer dans un froid glacial et un possible “ice storm” qui gèle les routes et paralyse toute la ville. Pour pallier à la raideur de ce climat hostile, un groupe de Toronto a songé à dérouler un festival sur près de cinq mois – de novembre à mi-mars – qui célébrerait la diversité de la scène DIY locale.

C’est ainsi qu’en 2011, les membres du groupe Fucked Up parmi lesquels Mike Haliechuck et Jonah Falco de retour de tournée, décident de prolonger les festivités en organisant une date à domicile et réunissent plusieurs de leurs amis. Rapidement, la programmation s’étoffe et sort du strict cadre hardcore pour laisser place à la scène alternative environnante. The lonely parade, Kids on TV, Odonos Odonis, Holy Fuck ou encore Tendencyitis se sont ainsi succédé sur les scènes du festival. Loin de se cantonner à la musique punk, le festival est un lieu d’exposition et de rencontres au croisement des genres et des disciplines, qui bénéficie d’une implantation bien rodée dans les grilles de la ville. En substance, on peut écouter des lives, des Djs set, assister à une pièce de théâtre, de danse, une performance, une séance de cinéma, boire, manger, zieuter une sculpture d’art contemporain au Long Winter. Alors que les premières éditions se tenaient au sein du Great Hall, une vaste bâtisse victorienne aux espaces cloisonnés, le festival a peu à peu investi des lieux majeurs du paysage de la ville, à l’instar de l’ancienne centrale électrique Hearn Generating Station, le Galleria Mall ou encore le Gladstone Hotel, échafaudant à l’occasion des nouvelles configurations et implantations.

A l’occasion des rencontres musicales et conférences Toronto-Paris à la Gaîté Lyrique et à La Station – Gare des Mines, nous avons interrogé l’équipe du festival sur son évolution, la diversité de la scène torontoise actuelle, ses enjeux, et aussi ses obstacles…

Comment et par qui a été impulsée la première édition du festival ? Comment s’est-il développé ?

MIKE HALIECHUK (FUCKED UP) : On revenait d’une longue tournée en Amérique avec Fucked Up. On était sur l’autoroute en Californie et on se tâtait à programmer une date locale à Toronto pendant l’automne, mais on voulait faire quelque chose de plus intéressant qu’un simple concert. Au fil des ans, on a rencontré pas mal de monde – des artistes de tous bords, pas seulement des musiciens, alors on s’est demandé comment les intégrer dans notre projet. A mesure que l’idée se développait, la question du public est arrivée, on se demandait comment l’engager davantage, et pas seulement en achetant un ticket pour voir trois groupes jouer. Alors on a proposé des line-up si denses qu’il était impossible pour le public de tout voir, et il devait faire des choix. Tous les événements sont à prix libre, c’est notre façon de responsabiliser le public – comme ça il peut décider de ce qui lui importe vraiment, combien de temps il va rester, ce qu’il veut voir… et il va plus globalement participer à la bonne tenue du festival. De cette façon, nous avons essayé d’agréger une communauté qui s’est investie dans le projet et a contribué à son existence.

Pourquoi avoir voulu regrouper une multitude de pratiques artistiques (de la musique, des installations visuelles en passant par les jeux-vidéos indépendants) avec des publics très différents au sein d’un même festival ?

MARIE SOTTO : Nous voulons offrir au public des expériences artistiques surprenantes et inhabituelles, réparties en plusieurs soirées. La définition de l’art n’est pas définie, on ne sait pas ce qu’il doit être ou ce à quoi il doit ressembler, et c’est ce que nous défendons avec notre programmation. Au Long Winter, vous pouvez vous retrouver face à une performance inattendue ou au beau milieu d’une performance que vous n’auriez jamais eu l’idée d’aller voir. Toutes les éditions du festival sont différentes, c’est ce qui fait sa singularité.

WILLIAM ANDREW FINLAY STEWART : Ça nous permet de confronter des scènes éloignées, des publics, des communautés et ainsi participer au métissage. C’est la même chose pour les artistes, ils sont invités à travailler avec des personnes aux côtés desquelles ils n’auraient jamais été programmés. A Toronto, les scènes musicales et artistiques sont nombreuses, mais elles restent isolées les unes des autres. Un de nos objectifs, c’est de pousser le public à se déplacer et à sortir de ses habitudes. Il vient voir le groupe qu’il connaît, mais dans la soirée il assiste à trois ou quatre concerts, des performances à contre-courant de ses expectatives.

Le festival s’étend de novembre à mars ( soit l’intégralité de la période hivernale) pourquoi avoir choisi une telle temporalité ?

MICK BRAMBILLA : L’hiver à Toronto est maussade, les gens restent chez eux au chaud. On se marrait souvent en se disant que Netflix était notre premier concurrent. Alors on a voulu organiser un événement par mois pour oublier le froid le temps d’une soirée, avec un programme dense qui donnerait envie de sortir de son petit confort : écouter un groupe, découvrir une œuvre, retrouver des têtes connues et en rencontrer de nouvelles. Tout ça dans un seul et même lieu.

Après le Great Hall, les lieux de représentations se sont multipliés et diversifiés ; n’est-ce pas une contrainte pour vous de ne pas avoir de lieu fixe ?

PATRICK MCKENNA : Même si ces changements de lieu peuvent être épuisants, ça nous permet de rester constamment en activité, de ne pas nous reposer sur nos acquis. J’adore découvrir de quelle façon les artistes appréhendent l’espace et transforment les lieux que nous occupons. C’est ce qui me plait le plus dans la mise en place du festival.

PAUL MACK : Les lieux sont tous différents et fonctionnent selon leurs principes : pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes sans cesse stimulés même si ce n’est pas de tout repos de déménager aussi souvent.

Quel visage présente la scène torontoise alternative actuelle ?

TOM BEEDHAM : Tout dépend de la scène dont on parle. Il y a ces rades où les musiciens ont encore le droit de jouer au dessus des décibels autorisés, des soirées à-demi secrètes dont l’adresse se refile par SMS, des concerts organisés dans des maisons ou dans des brasseries aménagées. C’est un vrai paradis pour les musiciens et les shoegazers mélancoliques. Il y a ces caves où les avant-gardes vieillissantes viennent s’encanailler avec la nouvelle génération… Néanmoins, tout ce vaste réseau reste très fragmenté. Les personnes impliquées dans les scènes alternatives sont généralement marginalisées, que ce soit en termes de race, de genre, de sexualité, de niveau d’études ou de statut socio-économique – mais ce sont eux qui la font vivre et instaurent des passerelles. Nous connaissons actuellement une crise du logement. Des lieux ferment, des artistes sont expulsés, des propriétaires délogent les gens pour revendre à des promoteurs… Ce n’est pas anodin, car cette communauté, déjà très précaire, est expulsée des lieux où elle pouvait encore œuvrer en toute sérénité. Elle se retrouve vulnérable, avec de nouveaux problèmes à gérer. Mais malgré cette immense confusion, les rencontres persistent.

Toronto n’est pas épargnée par la fermeture de lieux de création et festifs, comment conciliez-vous vos projets dans cette ville en mutation ?

WILLIAM ANDREW FINLAY STEWART : Le défi est quotidien. Certaines de nos meilleures soirées ont été organisées en partenariat avec des lieux multidisciplinaires qui perdurent (à l’image du Workman arts ou The Tranzac). Mais nous ne devons pas prendre ces lieux pour acquis. Une fermeture peut survenir du jour au lendemain, alors nous devons faire de notre mieux pour soutenir les lieux tant qu’il est encore temps, en espérant participer à leur longévité.

Comment s’est opérée la rencontre avec le Collectif MU ?

AMY GOTTUNG : Nous avons été présentés par Tiffany Fukuma, l’attachée culturelle à l’Ambassade française de Toronto, qui a eu l’idée d’une collaboration entre nos deux équipes. Des membres du Collectif MU sont venus à Toronto l’année dernière pour le Long Winter Festival et nous avons découvert La Station – Gare des Mines à l’occasion du festival Magnétique Nord. L’entente a été immédiate et grâce au soutien de l’Ambassade de France, du Bureau Export et de la fondation FACTOR, nous avons pu établir cette collaboration binationale. A la suite des rencontres Toronto-Paris, le Collectif MU présentera une programmation au Long Winter Fest de mars 2020 conçue en dialogue avec nous.

Quels sont les enjeux inhérents aux rencontres Paris-Toronto ?

AMY GOTTUNG : On espère que ce projet favorisera les échanges entre les scènes DIY et underground de Paris et de Toronto. Je pense que nous serons très étonnés – nos deux villes ont tellement de choses à offrir. L’offre culturelle de Toronto est impressionnante et son rayonnement dépasse les frontières. Je ne vais pas commencer à les énumérer, mais il y a tellement de talents dans la ville que nous voyons surtout le festival comme un tremplin pour découvrir toute cette diversité. Quand les Européens pensent à la scène alternative canadienne, ils évoquent tout le temps Montréal. Toronto reste notre chasse gardée (et c’est bien l’une des raisons d’être de ce festival depuis près de dix ans). En tant qu’organisateurs nous nous efforçons de connaître le fonctionnement et le développement des communautés DIY en dehors de notre ville – tant sur le plan logistique que politique et social. C’est un travail très enrichissant mais parfois quelque peu éreintant, exténuant. Nous avons hâte de découvrir de nouvelles inspirations – à la fois pratiques et musicales – pour les partager à notre retour aux acteurs de la scène torontoise.

Des similarités existent-elles entre la scène torontoise et la scène parisienne ?

MIKE HALIECHUK : Ça fait bien cinq ans que je n’ai pas mis les pieds à Paris mais quand tu fais partie de la scène underground, tu as toujours l’impression d’être un peu à la maison. On avait joué au Point Ephémère avec Fucked Up en 2014 et ça m’a rappelé le Long Winter. Il y avait la salle où l’on jouait, une seconde où était potentiellement organisé un défilé de mode et des gens installés dehors le long du canal, accompagnés de leur bouteille de vin. J’ai retrouvé la même énergie qu’à Toronto.

AMY GOTTUNG : Lorsque nous avons parcouru nos réseaux, nous avons tous les deux (le Collectif MU et l’équipe du Long Winter) été surpris du nombre de connexions établies entre nos scènes et nos artistes. Quelques-uns se sont même croisés ou ont partagé des scènes. Même si nous sommes très différents, les influences sont souvent similaires. C’est un réel plaisir pour les programmateurs de travailler et d’explorer une scène inconnue. On espère que de cette première rencontre naîtront des collaborations exclusives, des créations inédites de part et d’autre de l’Atlantique. Paris et Toronto se font écho au-delà du simple fait esthétique. Les contraintes sont de plus en plus fortes pour les artistes et diffuseurs des scènes locales : certains lieux sont sommés de fermer, la crise du logement touche de plus en plus de monde et le coût de la vie ne cesse d’augmenter. L’installation du Collectif MU à La Station – Gare des Mines est un vrai exemple pour nous, c’est un modèle à suivre et à reproduire. On espère glaner des enseignements pour les mettre à profit une fois rentrés au Canada.

Ce projet d’échanges entre Paris et Toronto a-t-il vocation à se poursuivre ?

AMY GOTTUNG : On l’espère ! Les rencontres Toronto – Paris ne sont qu’un point d’entrée dans ce grand fourmillement qu’est la scène underground torontoise. Toronto est une ville hétéroclite. Si le climat actuel n’est pas optimal, la ville reste un vivier créatif important. La programmation des 20 et 21 septembre ne sort pas de nulle part – on espère que le public parisien s’intéressera plus en détail à ces scènes alternatives portées par des artistes talentueux. Nous sommes très enthousiastes à l’idée de présenter un avant-goût de la scène parisienne à Toronto en mars 2020. Cette collaboration a été une expérience stimulante, en de nombreux points. J’ai hâte de voir ce que Paris a à offrir.

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