Porte d'Orleans
Porte Montmartre 2
Porte de Montmartre
Porte Maillot
Porte de Montreuil
Porte de la Chapelle

Les Portes de Paris mises en récit par les dessins de Thomas Sindicas : entre carte, coupes et visions au ras de la ville

Thomas Sindicas est architecte, cartographe (il a enseigné la cartographie à l’école Nationale d’Architecture de Paris Val de Seine) et illustrateur. Dans ses encres sur papier, principalement monochromes, il donne forme à ses flâneries aux franges de Paris par des dessins étonnants de minutie et de patience et réalise ainsi sur un même plan la synthèse des trois disciplines. La Nationale 20, Notre-Dame de Vélizy 2, les 12ème et 13ème arrondissements prennent forme sous son crayon en jeux de vides et de pleins, tout comme une foule d’éléments urbains génériques : parkings, ronds-points, passerelles, barrières, bassins de rétention…

Parmi ces pièces détachées du grand moteur urbain, Thomas Sindicas dessine les portes de Paris dans un projet éponyme au long cours. A l’heure où les planificateurs urbains décrètent ces portes nouvelles places de la métropole, Thomas observe au ras de la ville et depuis plus de cinq ans ces espaces tampons qui lui sont familiers. Porte de Montreuil, Porte d’Orléans, Porte de la Chapelle, autant de configurations spatiales et sociales qui “délimitent un dehors et un dedans, séparent le sacré du profane”. Préalable à la mise en œuvre de son projet, Thomas s’est plongé dans l’histoire de ces portes, dont la destinée, comme la Porte Saint-Martin le raconte, est intimement liée à l’expansion de Paris. Il observe l’évolution de leurs fonctions et la permanence de leur rôle symbolique : “Elles marquent le passage et constituent des symboles, des points de repères qui définissent le franchissement d’une limite.” Thomas Sindicas les appréhende par des grands formats, qu’il découpe en zooms, afin d’attirer le regard sur les micro-récits contenus -, ainsi que par des textes dans lesquels il déroule des descriptions sommaires, objectives, empruntant volontiers au jargon de l’urbaniste, comme pour légender sans brusquer ces dessins auxquels est échu le rôle de la narration.

On découvre alors la Porte Maillot et son rond-point devenu île, son labyrinthe multi-modal et son syncrétisme social depuis un point de vue quasi zénithal. En cousine germaine de l’Est, la Porte de Montreuil arbore en son centre un giratoire aux vertus hypnotiques, avec toujours ce même regard en orbite emprunté aux vues satellites de Google Maps. Au contraire, le plan se redresse avec la Porte d’Orléans et certaines façades d’immeubles font face, en haut de l’image, au regardeur, tandis qu’au centre un terrain de foot se perçoit d’en haut, dans la rigoureuse épure de ses jeux de lignes et de cercles. Entre vision en aplats d’un drone, perspectives mutantes d’un atterrissage en avion ou dérives piétonnes, les images de Thomas Sindicas convoquent dans un même plan des formes perçues à partir de points de vue multiples. 2D, 3D, façades, skylines, perspectives bancales… des villes cubistes prennent vie au travers d’un œil qui semble hésiter entre le top et le down (Michel de Certeau, L’invention du quotidien) – elles sont un espace diffracté par le contemporain : “Les portes du périphérique sont les témoignages d’une époque où la mobilité et l’accessibilité ont défini un autre rapport à l’espace.” Thomas Sindicas invente de nouveaux codes pour représenter l’urbain, entre carte, coupe et fiction et fait écho aux réflexions de Frédérique Aït-Touati, Alexandre Arènes et Axelle Grégoire dans Terra Forma. Manuel des cartographies potentielles à propos des imaginaires du territoire véhiculés par l’outil GPS : “Ces cartes n’ont plus grand chose à voir avec la fabrication des cartes anciennes qui se dessinaient essentiellement en parcourant soi-même le terrain ou bien en écoutant le récit des autres revenant de voyage. Les satellites offrent de la précision dans la géodésie, ils renseignent le contour des lignes, signalent les évolutions, révèlent des métamorphoses de territoires. Ils perdent cependant en récit, en assemblage d’histoires contées, en multiplicité des personnes et des narrateurs qui permettaient à la carte d’être une synthèse, d’être unique et multiple à la fois. (…) Pourrions-nous, tout en gardant cette formidable transformation dans l’appréhension des cartes – par le vivant et non plus par une situation fixe -, inventer l’outil qui nous permettrait non seulement de suivre les trajectoires des vivants, mais aussi de comprendre comment ceux-ci façonnent les espaces, les engendrent sans cesse ?”

Alors quand on lui parle de la Porte d’Aubervilliers, encore absente de sa série, c’est avant tout par l’anecdote et les coulisses qu’il en prend la mesure. “C’est une porte que je connais moins mais de ce que j’en sais, elle est très liée à toute l’activité du quartier de grossistes chinois qui est derrière. Personnellement, cette Porte c’est aussi le symbole de ce Cirque. Le Cirque des Promoteurs comme je l’appelais quand j’ai su que pleins de promoteurs louaient des salles pour y faire leurs réunions. Il n’existe plus aujourd’hui. Reste la Station qui est un sacré observatoire de cette porte, et ça donne quelques idées de projets.” Rendez-vous pris Thomas !