Situation covid : face à l’injonction à se réinventer, les lieux laissent place à l’imaginaire

Après quelques semaines de torpeur face la crise sanitaire du Covid-19 et ses conséquences directes comme indirectes pour le champ de la culture, des tribunes ont pullulé ci-et-là au milieu des lives stream. Injonction à se “réinventer” (mais réinventer quoi ?), colère aux destinataires vagues, traditionnelles doléances à la puissance publique et plaidoyer pour la vitalité du secteur (mesurée en parts de PIB, que l’on compare aux chiffres de l’industrie automobile), voire professions de foi : les tiers-lieux seraient déjà “le monde d’Après”.

Dans cette course au “plus disant” et ces prises de parole éparses, il fut difficile de détourer dans le bruit et la fureur des pistes concrètes de solution voire des revendications novatrices pour le champ culturel. Face à l’injonction positiviste ambiante de se “réinventer”, et ses travers péremptoires, il nous a paru nécessaire de couper court au mythe de la résilience (qui résonnent pour beaucoup comme une frugalité assumée) pour « atterrir » comme le dit Bruno Latour. Et voir, parmi les lieux rassemblés au sein du collectif Soleil Nord-Est, artist-run-spaces, friches, théâtres expérimentaux, bars concerts associatifs, ateliers d’artistes… qu’elles ont été, au-delà des professions de foi et des procès d’intention, les pistes concrètes pour traverser l’actuelle période et penser demain. Elles sont de l’ordre du solidaire, de la mutualisation, de l’imaginaire et du sensible.

Le point de départ de cette enquête réside en une question : comment se réinventer ? La parole est donnée à ceux qui ont lâché prise sur les questions de rentabilité et de survie, sur l’avant et sur l’après. Durant le mois de Mai nous avons envoyé un court questionnaire à différents collectifs appartenant à l’axe Nord-Est parisien. Parmi elles le Wonder Zénith, le Curry Vavart, les DOC, le Houloc, le Collectif MU et Collective. Un mois et un virus plus tard, ce reportage met en exergue la polyphonie de la culture qui n’a pas besoin de hurler pour se faire entendre, s’entraider et créer les imaginaires de demain. Les réponses des collectifs sont diverses, variées et posent un regard bienveillant sur les actions menées pendant le confinement. De la singularité des associations émerge toutefois un élan de solidarité qui met tout le monde d’accord ; un besoin de s’éloigner de l’injonction de bien faire afin de laisser place à l’entraide, l’envie de réinventer aujourd’hui, le désir d’imaginer demain.


Shakiraïl

Sauver aujourd’hui, construire demain

Bien que le virus ai imposé l’arrêt administratif de toutes les structures de l’hexagone, la majorité des associations interrogées s’accordent sur la nécessité de penser local comme l’explique Pauline Neghza, du collectif Curry Vavart : “Il est difficile de prioriser dans ces temps d’urgences. Nous avons tenté d’être un maximum à l’écoute des besoins du quartier et d’adapter l’utilisation du lieu à la situation en prenant en compte les propositions et les envies de chaque membre du collectif.” Sur ce point, la philosophie des collectifs est la même : penser local. Cette philosophie s’essentialise à travers plusieurs règles d’or : la priorisation de l’économie locale, le maintien d’une bonne visibilité sur son territoire proche (quartier, voisinage) et la mise à disposition de ses propres espaces. Ces collectifs prouvent qu’en quarantaine l’instinct de survie ne prévaut pas sur la solidarité intercollective. Cette question est au cœur des actions des associations comme le précise Célia Cöette, du Houloc : “Nous avons déjà abordé la question du social avec la vente solidaire que nous avons organisée, même si cela se place une toute petite échelle.” Le confinement a encouragé à inventer plusieurs manières de se connecter à son voisin. C’est ainsi que Jérôme Paris, du Wonder, a créé une bulle de solidarité à distance, confiné au Lac, lieu artiste situé à Bruxelles : “L’ensemble de ces notions sociales nous semblent être interconnectées et donc passerelles, tout comme le projet Wonder se veut être rhizomatique (NDLR méthode pour exercer une résistance contre un modèle hiérarchique), nous avons souhaité avancer en conservant et en développant davantage l’ensemble de ces aspects au même niveau au sein du groupe.” La nécessité de se connecter ou de rester connectés, de prendre des nouvelles, de s’inspirer comme le précise Pauline Neghza (Curry Vavart) : “La solidarité à également pris forme au travers des divers échanges, partages d’information, mails communs et réunions à distance entre les collectifs artistes”. Se rendre compte de la situation mais également faire un point sur la santé mentale des membres des collectifs comme l’explique Gaya Topow du Collective à Aubervilliers : “Nous nous sommes laissé le temps d’encaisser les événements et de vivre à nos rythmes respectifs pendant la première phase du confinement”. Se focaliser sur l’humain, autre problématique sous-jacente à la solidarité entre collectifs. Par temps de crise, l’humain qui se cache derrière le volontaire s’interroge sur sa place, ses actions, ses envies au sein de son travail. L’association de son côté, prend en compte les situations de chacun.e. de ses volontaires comme le confirme Célia Coëtte (Houloc) : “L’association a la capacité d’apporter un soutien au delà de son existence en tant que personne morale. L’humain est central dans son fonctionnement. Cette crise nous a conforté dans l’intuition que nous nous étions réunis autour de ces valeurs. Même si les missions de l’association sont relatives à la production et à la diffusion (…) il nous a semblé à tou.te.s indispensables d’être respectueux.se.s des situations de chacun.e, et donc des décisions chaque être humain. Personne ne devait se sentir isolé ou en reste de la même façon que chacun.e devrait se sentir libre de mener d’autres actions avec sa sensibilité individuelle.” Au delà des initiatives d’aujourd’hui, le confinement pose la question du demain.


Le Houloc

Enchères online

On s’en doute, la période de confinement a dangereusement mis en péril le statut déjà précaire des artistes. Malgré la solidarité entre les membres, les lieux sont rapidement devenus des charges qu’il a fallu absorber. “Notre association est essentiellement financée par ses membres, il a donc d’abord fallu trouver des solutions pour soulager chaque membre de la pression économique à laquelle il faisait face en ce temps de crise. Au delà des rendez-vous impossibles, tous les métiers connexes tels que régisseur.se d’exposition, médiateur.ice culturel.le sont au point mort. Nous avons ainsi fait des choix de gestion concernant les fonds dont nous disposions, en reportant des projets de travaux vers un allègement des charges pour les membres” explique par exemple Le Houloc. Privés de ressources, le lien avec collectionneurs et galeristes étant délayé si ce n’est menacé sur le long cours, l’une des belles réponses solidaires en cette période est venue du champ des arts visuels et des artist-run-spaces Le Wonder Zénith et Le Houloc. En aïeul : DOC et sa benefit (tombola) annuelle. Du côté d’Aubervilliers, les artistes du Houloc ont choisi de mettre en vente une sélection de pièces, d’études ou de multiples au prix unique de 300 euros, indifféremment de l’âge, de la côte ou du degré d’avancement de la carrière de chacun des dix-sept artistes partageant le grand atelier. Au final, ce sont toutes les œuvres qui ont été vendues, et les revenus équitablement répartis entre les membres “afin que chacun.e reçoive un soutien, quelque soit sa situation”. A quelques jours d’intervalles, le Wonder Zénith lançait depuis Nanterre une nouvelle vente solidaire en ligne de l’ensemble de ses résidents. 30% du prix de vente des pièces mais aussi performances, conférences, monologues ou visites revenaient au lieu lui-même pour en assurer les coûts de gestion, d’entretien et humains. De beaux exemples de dispositifs d’urgence et solidaires, qui montrent que le marché de l’art peut-être court-circuité, et donc plus durablement questionné.


Journal de confinement du DOC

Le devenir média des lieux

“Loin des yeux, loin du coeur” n’est définitivement pas le leitmotiv de ces initiatives sous confinement. C’est ainsi que les DOC a nourri son “journal de confinement” sur Facebook. L’initiative nous a été expliquée par Jean Philippe Lucas, membre du collectif DOC : “Nous avons essayé de privilégier l’humain avant tout, en étant flexible sur les règles de confinement et en nous adaptant à toutes les situations. Nous avons notamment mis en place un journal de confinement sur Facebook afin de mettre en valeur les artistes résident.e.s via des portraits et des visuels de leurs travaux, de mettre en lumière ceux qui font DOC au quotidien.” Le confinement pose indéniablement la question de l’online présence pour toutes les collectifs qui au gré des années n’ont cessé d’optimiser leur communication digitale comme l’explique Célia Cöette (Houloc) : “Nous avons mis en place une communication spécifique pendant toute la durée du confinement. Nous sommes revenus sur notre programmation passée sur Facebook en publiant des images que nous n’avions jamais publiées. Nous allons aussi de l’avant en essayant de penser à la meilleure manière de reprogrammer les événements qui ont dû être annulés et qui le seront jusqu’en août, pour ne pas pénaliser davantage les artistes invités.” Reprogrammer, l’obsession justifiée de l’ensemble des lieux proposants du spectacle vivant par tous les temps et toutes les conjonctures. Plateformes de streaming, réouvertures avec liste d’invités et logistiques minimalistes, émissions de radio, la Station – Gare des Mines explique les enjeux de ce déconfinement de la culture à l’ère de la galère 2.0. Le questionnement de la Station concernant sa réouverture nous ai explosé par Thomas Carteron du Collectif MU : “Nombre de lieux et d’artistes ont proposé de la vidéo en streaming durant le confinement, et cela nous a interrogé sur notre capacité à proposer quelque chose qui nous correspondrait via ce medium. L’idée de base, c’est tout simplement de filmer un événement en comité réduit à La Station – Gare des Mines. Un concert donc, mais en prenant résolument en compte les alentours, le « paysage » de la porte d’Aubervilliers et les artistes. En marge du concert, on a envie de mettre en lumière les questionnements qui animent la Station depuis le début, à travers des discussions et des tables rondes. Tout cela pose de nombreuses questions esthétiques et techniques étant donné qu’on a pas envie de se contenter de poser une gopro devant la scène, mais aussi économiques sur les modèles de rétribution pour les artistes et pour l’équipe.” Le besoin d’exploiter tous les outils en ligne afin d’anticiper la réouverture mais également l’envie de maintenir le lien jusque là : “Une fois passée l’urgence un peu technique des remboursements et l’effet de stupeur vaguement estompé, on avait envie de prolonger nos propositions en ligne. Le plus logique pour nous était donc de mettre en avant notre webradio, qui existe depuis 2017, comme une manière de rester en contact avec les gens mais aussi une manière de continuer à exister, de ne pas sombrer et de fédérer l’équipe.” Continuer à exister, créer, s’adapter sans pour autant sombrer dans l’actualité, objectifs également revendiqués par Marie Descure, directrice des programmes et animatrice de “Marie la nuit” sur Station Station : “De nombreuses initiatives ont vu le jour pendant le confinement, pour combler le grand vide qui s’imposait tout d’un coup à celleux qui n’étaient pas contraint.e.s d’aller travailler. Et, si de belles choses ont pu surgir, comme Boiler Merde par exemple, les réseaux sociaux ont également pu générer un effet de trop plein très anxiogène, voire émétique. Il était donc nécessaire de penser une poursuite de l’activité sans pour autant chercher à tout prix à couvrir l’actualité COVID. La programmation s’est enrichie de nouvelles propositions et de choses d’importance comme relayer la situation dans les prisons, ou donner la voix à des salles de concerts amies, et continuera de diffuser ainsi.”


Shakiraïl

L’imaginaire est sauf

Les tiers-lieux seraient déjà le monde d’Après. Soit. Et pourquoi pas. En attendant, certains ont traversé la période de confinement en investissant ce qui est au coeur et à la genèse de ces lieux : la création, le sensible, les imaginaires (des gestes barrières salutaires contre la morosité, la colère et la fragmentation sociale). Du côté de Max Dormoy, le collectif Curry Vavart a prolongé le geste de La Clé Revival, cinéma communautaire squatté dans le 5ème arrondissement, en proposant des projections de films à même les façades aveugles voisines du Shakiraïl, entamant un dialogue de lumières et de formes en mouvement avec les (rares) passants du pont de la Rue Riquet. Côté Houloc, puisqu’il “était important de conserver une forme de présence” c’est sur Instagram que s’est pensé le jeu “Qui Que Quoi”, prolongement virtuel de matches d’improvisation amorcé avant le confinement au Café Collective voisin. Mais c’est sans doute du côté de Nanterre que l’on a pu apercevoir comment la création contemporaine pouvait contribuer, à partir de l’ancrage d’un lieu (petit immeuble trapu d’un étage au toit terrasse pris entre l’utopie pastelle et défraichie des tours nuages et l’hubris des tours de La Défense), à raturer le phrasé de la ville par des parenthèses sensibles, modestes mais poétiques, et amorcer avec les voisins confinés un dialogue au long cours. C’est le projet de l’artiste Antonin Hako, ainsi décrypté par Nelson Pernisco, cofondateur du lieu : “Nous étions confinés dans un lieu avec la possibilité de travailler, d’échanger avec les autres, produire du contenu radiophonique ou visuel, continuer nos métiers et continuer le récit avec les gens du quartier notamment avec le projet initié par Antonin Hako qui est venu secouer une peinture accrochée à un bâton comme un drapeau tous les soirs devant les tours Nuage nées de la vision de l’architecte Emile Aillaud, l’un des symboles de Nanterre. Ce projet va se poursuivre avec des montgolfières qui vont être peintes et produire une sorte d’exposition à la verticale et donner un défilé de peintures aux fenêtres de gens qui n’ont pas accès à notre espace ni d’ailleurs à des espaces d’exposition. Ce confinement nous a permis de prendre le contrepied pour aller encore plus dans la rencontre de nos voisins, ce qui n’est jamais facile dans des temps d’occupation aussi courts, sachant que nous déménageons début juillet. Cela représentait un vrai challenge sur un an d’établir un contact sur le territoire et cela a été une réussite notamment grâce à ce chat mis en ligne qui a servi de réseaux sociaux pour les tours en interne et des gens qui ne se parlaient et ne se voyaient plus”


Le Wonder

Et demain ?

Entre l’Avant et l’Après, les lieux de Soleil Nord Est et au-delà ont surtout dû inventer une réponse, contextuelle, située, évolutive, à un aujourd’hui incertain, à plusieurs entre les murs et au-delà, en échangeant avec leurs pairs. “Il y a aussi eu une grande solidarité entre les lieux indépendants. Nous avons échangé par mail et par téléphone autour de tribunes communes, des aides dont on pouvait bénéficier et des différentes initiatives qui apparaissent (ou que nous voulions faire apparaître) pour nos lieux. C’était très beau à observer.” formule ainsi Le Houloc. La diffraction à l’oeuvre dans ce “temps retrouvé” du confinement a ouvert également pour nombre de ces collectifs à des questionnements sur les manières de produire, de créer et de montrer. En un mot une refonte profonde des pratiques et des intentions. Au Wonder Zénith, on exprime une volonté de “Se rendre plus visibles sur le territoire, rester indépendant, avec un système organisationnel et économique autonome permettant d’amortir plus facilement ce genre de crise et avant tout : continuer de produire des formes, du récit, continuer de rêver par la création”. Pour Curry Vavart, il est central de maintenir la densité des échanges inter-lieux : “Il est difficile de faire du collectif dans ces moments d’isolement mais l’envie est là, de faire vivre nos lieux, de maintenir tous ces temps d’échanges et d’entraide collective, de continuer à faire voix commune, continuer de nous inspirer, de promouvoir et de relayer les initiatives. Au coeur : maintenir autant que possible l’unité de nos forces et de nos réflexions.” Au Houloc les questionnements se portent sur l’empreinte carbone du lieu et des pratiques individuelles comme collectives : “On aimerait beaucoup garder le niveau de pollution aussi bas qu’il ne l’est actuellement mais cela ne vient pas vraiment de nous” et garder l’élan ralenti de cette nouvelle donne temporelle : “Nous sommes plusieurs à apprécier de travailler avec moins de pression en termes de délais, et en même temps, il y a de l’excitation à cela, et la nécessité que les activités reprennent, c’est donc un sentiment ambigüe. De façon plus pragmatique, on a désormais une plateforme de vente en ligne qui existe. Ce pourrait être un lieu complémentaire de diffusion pour promouvoir par exemple les artistes que nous invitons, ou avoir d’autres initiatives collective à l’avenir qui nous permettrait de financer les intervenants de notre programmation.” Les prochains mois montreront si l’Après est un simple retour au business as usual dans ces lieux ou si la parenthèse à permis d’esquisser des aujourd’hui qui chantent.