Porte d’Aubervilliers, carrefour de l’Europe, une place globalisée

Chercheur associé à la Station – Gare des Mines, le sociologue mexicain Luis Lopez, enseignant à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris La Villette livre son regard singulier sur la Porte d’Aubervilliers, nœud urbain de paradoxes sociétaux.

Il est neuf heures du soir, nous quittons la réunion d’information concernant l’avenir du projet d’aménagement de la Porte de la Chapelle qui se tient au centre social et culturel Rosa Parks. À l’intérieur, l’ambiance est animée et des riverains, des fonctionnaires du XVIII arrondissement, des membres d’associations et des spécialistes discutent avec un peu de conviction du projet d’aménagement de la « Gare des Mines – Fillettes ». Le projet de l’Arena 2 accélèrera sans doute le processus à l’œuvre dans la zone et l’on entend promettre, une nouvelle fois, que le quartier HBM « Charles L’Hermite » verra sa situation s’améliorer.

Il y a quelque chose de dystopique dans le fait d’être là, à discuter d’un futur hypothétique du quartier, alors que dehors se massent des dizaines d’individus, des familles entières qui n’ont pas d’endroit où passer la nuit, en plein hiver, à quelques pas de notre réunion. Depuis plus d’une dizaine d’années, la porte d’Aubervilliers est le théâtre d’une double mondialisation. Durant cette période, les flux migratoires se concentrent entre les portes de la Chapelle et d’Aubervilliers, tandis que les flux marchands partent de ces mêmes portes en direction d’une cinquantaine de pays. Dans une ville de flux, d’êtres humains ou de marchandises, des espaces comme la Porte d’Aubervilliers deviennent de véritables plateformes mondialisées, en prise directe avec les enjeux de l’époque : migration et libre échange.

La physionomie de la porte d’Aubervilliers se transforme à pas de géant. Si l’aménagement du boulevard Macdonald et la construction de la gare Rosa Parks ont amorcé un processus de densification de la périphérie avec l’élargissement du Grand Paris, d’autres projets comme le Centre Commercial Le Millénaire ont signé l’échec fracassant d’un modèle d’urbanisation à marche forcée.

L’optimisme intéressé des spéculateurs se frotte parfois à la dure réalité. La porte d’Aubervilliers concentre à elle seule nombre des tensions qui traversent la société française et une bonne partie du monde. Devant le chantier du futur atelier Chanel, deux prostituées exercent dans un froid glacial. De l’autre côté du rond point, des migrants demandent de l’argent aux automobilistes qui s’arrêtent au feu rouge. Plus bas, des associations s’installent au jardin Anaïs Nin et offrent des repas aux familles démunies.

En parallèle, avec l’impulsion donnée par la tenue des Jeux Olympiques à Paris, les pouvoirs publics, locaux et nationaux, se mobilisent pour mettre en place le projet d’aménagement « Gare de Mines-Fillettes ». But explicite du projet : « désenclaver » le territoire et l’intégrer dans la dynamique métropolitaine amorcée avec le nouveau quartier universitaire « Condorcet » à Aubervilliers et par l’ensemble des projets urbains menés dans le territoire du « Paris Nord-Est ». L’intention plus globale est de transformer à terme le territoire en profondeur, changer son statut d’«espace limite» en territoire de transition.

La porte d’Aubervilliers est un espace frontière, un lieu de transition et de flux, mais aussi un lieu habité par des populations très diverses. Ce côtoiement entre groupes sociaux différents génère des frictions et des conflits, mais aussi des points de rencontre et des dynamiques urbaines nouvelles.
Ces limites physiques, sociales et symboliques qui émaillent et traversent le territoire, le trament et le ré-articulent. Elles sont autant de barrières que de points de rencontre et de passage.

« Ici c’est juste la maison, après on part et on fait notre vie ailleurs »

Vue d’en haut, la porte d’Aubervilliers est une plaque tournante autour de laquelle gravitent quatre modèles urbains qui se font face, s’affrontent mais aussi s’ignorent.

Wordcloud de la perception du quartier par ses habitants. Source : DIAW Rama, ASLAN Léonore, TRIKY Lamia, MOHAMED KHALED Iman
Cartes mentales des habitants du quartier. Source : DIAW Rama, ASLAN Léonore, TRIKY Lamia, MOHAMED KHALED Iman.

 

1. Charles-Hermite

Du côté sud-ouest du rond point, se trouve la cité Charles-Hermite, un HBM de plus de 1300 logements et de plus de 6000 habitants, essentiellement ouvriers, employés ou chômeurs. Le site compte une école primaire, un collège et un lycée. Le quartier est enclavé au Nord par le périphérique et au sud par l’entrepôt Ney. Jusqu’à récemment, les habitants devaient se déplacer le long d’un kilomètre afin de rejoindre les transports publics.

Vu dans son ensemble, le quartier concentre plusieurs problématiques urbaines. Outre sa situation enclavée, le site souffre d’une détérioration profonde des immeubles, d’une carence de services et de commerces, de l’absence de lieux de sociabilité, de l’abandon des rues. Les pieds d’immeuble n’étant pas occupés par des activités commerciales, ils restent vides ou servent à divers trafics. L’autre élément qui aggrave la perception que les habitants ont de leur quartier, c’est la présence massive de populations flottantes, notamment constituées d’immigrés, de demandeurs d’asile ou de toxicomanes. Cette cohabitation génère au quotidien nombre de tensions et de conflits.

Dans le cadre d’une recherche menée par des étudiants de l’ENSAPLV sous ma direction, des habitants ont été interrogés à propos de la représentation qu’ils se font de leur quartier et des correspondances qui s’opèrent entre cette représentation et les pratiques du quartier. De ces entretiens ont été tirés plusieurs enseignements : la perception du quartier par les habitants entre 10 et 60 ans est marquée par le sentiment d’insécurité et d’abandon. Le quartier est décrit comme insalubre, dangereux (notamment la porte de la Chapelle), désert, abandonné par les autorités (certains interviewés n’hésitent pas à déclarer qu’ils « ne sont plus à Paris » ou qu’ils « ne font pas leur vie ici »). Le sentiment de vulnérabilité apparaît dès lors que les habitants doivent se frotter au quotidien avec ceux qu’ils jugent comme des envahisseurs. Les cartes mentales révèlent une prise au quartier comme un espace subi, où l’on évite jusqu’aux rares commerces de proximité. « Quand je fais mes courses, j’achète tout ce qu’il y a à acheter pour ne pas avoir besoin d’aller aux épiceries du coin » dit une autre habitante.

Le sentiment d’exclusion, de relégation, la sensation de ne « plus habiter Paris, mais la banlieue », augmentent les ressentiments et nourrissent une sorte de mépris de soi. Lorsque le responsable d’une boulangerie, la seule du quartier, est interrogé à propos de l’avenir du quartier où il habite depuis 40 ans, il répond « Ici pour que ça devienne bien, il faut qu’ils fassent la même chose que l’autre côté, tout casser, tout refaire (…). Ici ce n’est pas Paris, on dirait le fin fond du 93 et 95» et d’ajouter avec ironie « Et vous ça vous tente le quartier ? »

2. L’art de l’évitement à Rosa Parks

Il est 9 heures du matin et la gare Rosa Parks ressemble à une fourmilière. Des corps pressés sortent du RER et s’orientent vers la place, en direction des bureaux qui se trouvent de l’autre côté du périphérique. Il est facile de distinguer à l’œil l’habitant du travailleur. Tandis que les habitants se dirigent vers Crimée et l’avenue de Flandre, les travailleurs se déplacent en direction des bureaux et négoces installés le long du boulevard MacDonald et des sièges de Veolia, de BNP Paribas, du Millénaire ou des futurs ateliers Chanel de l’autre côté du périphérique.

Ces flux révèlent les promesses non tenues par le nouveau quartier « Rosa Parks ». Lorsque les commerces sont arrivés, la Mairie de Paris comptait sur une embauche massive de locaux pour pallier le chômage endémique des quartiers environnants. Pari raté si l’on observe que le niveau du chômage parmi la population locale n’a guère baissé. Les entreprises préfèrent attirer un autre type de travailleur. Selon les chiffres officiels, la population de moins de 25 ans représente plus d’un tiers de la population des quartiers nord-est de Paris et le chômage avoisine les 18%. A Paris, ce pourcentage ne dépasse pas les 10%. Les flux des travailleurs qui n’habitent pas le quartier et le traversent durant la semaine, déterminent aussi le type de commerce implanté autour de la Gare, privilégiant les snacks et autres enseignes qui s’adressent à une clientèle de passage. Le week-end, l’afflux de piétons se réduit considérablement.

Les interactions qui ont lieu sur la place de la Gare Rosa Parks ressemblent bien à ce qu’Isaac Joseph observe et théorise dans son livre Le passant considérable : le piéton de Rosa Parks ne s’engage dans aucune activité dans l’espace. L’énorme esplanade de la gare, le tramway et les logements de la ZAC Rosa Parks sont souvent vides, sans qualification propre. L’appellation d’espace public semble bien peu appropriée, tant les interactions qui s’y tiennent se font à minima.

Les flux piétons dominent et (dis)qualifient ce qui, en théorie, avait vocation à devenir le nouveau quartier dynamique et attractif du Nord-est Parisien. Les bâtiments construits sur les anciens entrepôts MacDonald comptent pourtant des réalisations de qualité, signées par des architectes de renom (Potzamparc et Kengo pour nommer les plus connus), mais il semble que les choix de programmation des espaces communs ont desservi le projet. Loin de fabriquer les urbanités cosmopolites qui contribuent à améliorer le cadre de vie de cette zone reléguée, la planification urbaine donne la priorité aux passants, aux flux et à la vitesse, rendant pour le coup difficile la génération d’une vie de quartier.

3. Un enclave double de l’économie globale

Si les flux et la vitesse du quartier Rosa Parks contrastent fortement avec l’apparente immobilité du quartier Charles Hermite, ce dynamisme de façade dissimule de nombreux malaises. Le contraste qui s’opère entre le nord et le sud de la porte d’Aubervilliers ne se limite pas à la différence entre le caractère résidentiel du côté parisien et le caractère économique du côté Aubervilliers. Côté parisien, un projet de ZAC. De l’autre, le secteur d’activités du Millénaire et ses quartier d’affaires, de bureaux et de logements flambant neufs.

L’implantation des sièges des entreprises Veolia, BNP Paribas ou Chanel donne un rayonnement international au quartier. Le centre Commercial Le Millénaire, censé rayonner dans le Nord parisien, s’avère pour le moment être un échec, à la fois commercial et urbain. Pensé comme le moteur de la réactivation de cette ancienne zone d’entrepôts, le centre construit en 2011 peine à trouver ses clients. Les enseignes abandonnent les unes après les autres et le centre à moitié vide, ressemble de plus en plus à un décor abandonné après un tournage.

En regardant de plus près, c’est tout le projet urbain qui bat de l’aile. Ainsi, le programme prévoit de nombreux espaces publics, des jardins et autres passages conçus par l’agence TER. Mais la plupart du temps, ces espaces demeurent vides. C’est propre, c’est beau, c’est moderne, mais c’est vide. On dirait un simulacre de vie de quartier.

4. Côté Aubervilliers, le quartier des grossistes

Côté Aubervilliers, tout au long de la rue des Magasins généraux, s’érige le quartier des grossistes. Plus de 700 commerces composent ce quartier commerçant, le plus important de Paris par sa taille et le volume d’échanges (12 000 achats conclus par jour). Lorsque l’on s’y rend, on peut s’étonner de l’activité qui déborde des deux côtés de la rue. En effet, tôt le matin, l’espace est rythmé par l’incessant aller-retour des semi-remorques et des chargements des marchandises. Nous sommes dans le quartier de grossistes le plus important d’Île-de-France. le nouveau sentier.

La rue principale et les rues adjacentes s’activent avec l’arrivée des chalands. Si les marchandises arrivent dans leur quasi totalité de Chine, la population qui y travaille est aussi à 80% originaire de Whenzhou. Les marchandises partent quant à elles en Inde, en Algérie, en Egypte, au Maroc, au Cap Vert et au Sénégal. Au même moment, des acheteurs en provenance de toute l’Europe viennent s’y croiser, transformant les lieux en une véritable enclave globalisée à deux pas de la porte d’Aubervilliers.

Quatre sites. Quatre situations urbaines. Quatre problématiques qui donnent une idée des dynamiques et des possibilités d’un territoire jalonné par les flux et des interconnexions à une échelle globalisée. Cela confère à la porte d’Aubervilliers une dimension unique.

En jonglant sur ces plaques tectoniques, la porte d’Aubervilliers est aussi un grand laboratoire urbain de la fabrique alternative de la ville. Que ce soit les flux de migrants ou de marchandises, les circulations pendulaires entre Parisiens et Albertvilleriens, entre des habitants qui ne sortent presque jamais de leur quartier et des travailleurs qui traversent en vitesse le site entre la Gare Rosa Parks et les bureaux, peu d’espace demeure disponible pour d’éventuels échanges, contacts et réciprocités. Zone sinistrée, zone en reconstruction, zone en ébullition ; zone où échouent des migrants fatigués ; où des trajets s’estompent ; où des illusions qui se diluent à la tombée de la journée doivent se renouveler au lendemain. Zone de contraste où le passé toujours présent manque sa rencontre avec un avenir pas encore advenu.

Le pari de la Ville et de l’État est de redistribuer les pièces du puzzle. Surfant sur les désirs soulevés par l’arrivée des JO, le quartier est dans l’expectative. On se souvient alors de la réponse d’un habitant de la cité Charles Hermite, face aux étudiants de la Villette à propos du futur désirable du quartier : « Il faut tout raser et reconstruire à nouveau ». La future Arena 2 à la Porte de la Chapelle rend crédible la possibilité d’un aménagement intégral du quartier Gare de Mines – Fillettes. Je ne peux m’empêcher de penser à cet habitant, pour qui le seul futur possible est d’effacer le passé.

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Une discussion avec Alain Renk