De la veille au sommeil, du coeur de la fête aux plis de la couette, de la gueule de bois au réveil de bon pied, nos nuits changent. L’occasion d’une promenade un brin pédante, lacunaire, en fragments, imaginée en fin de nuit blanche, en compagnie de quelques un.e.s qui ont posé sur le creux des jours mots et idées.

#0 – D’autres nuits
Barthes Ecrire la nuit, en fragments, comme un discours amoureux, un rien pédant, coquetterie de parenthèses, culture confiture confinée à l’élégance, aux joies du tacite et de l’aparté.
Hartog

Rosa

Il y a peu l’ordre global a ordonné, pour la dernière fois dit-on, à nos montres un rebours forcé, une heure que l’on oublie et qui ne dit rien d’autre que son arbitraire. Il n’est pas l’oeuvre d’un grand horloger ce trou dans le temps qui nous ramène à la lumière du jour et sa raison productive. Les journées qui s’allongent et nos teints qui brunissent, nos pieds instagrammables, en éventail, et puis, invariablement, quelques jours durant, du mal à nous caler, entre veille et sommeil.
Silitoe

Perec
Bégout

Rosset

Nos nuits, samedi soir dimanche matin, ont perdu de leurs fièvres. Évanoui aussi l’éclat des nuits blanches et des ivresses, du temps qui s’accélère, s’absout, s’abstrait. Les voilà vides d’alcool et de promesses, de BPM aussi, de feux que l’on couvre. La nuit n’est plus terrain de jeux, géographies alternatives que l’on parcourt quand tout le monde dort, le noctambule d’hier s’est muté en soliloque nocturne, celui des rêves insomniaques – se réveiller, une heure plus tard, beaucoup plus épuisé encore et plus mal préparé que jamais à cette nécessaire négociation avec le réel si l’on veut continuer à vivre, c’est-à-dire à se lever – et des délires somnambules.
Jullien

Rohmer

Alors réconcilié avec ce rythme antédiluvien, païen, naturel, on renoue en authentiques avec quelques chantres du temps retrouvé et de la vie bonne d’un printemps en campagne. On renoue avec le jour, faute avouée à moitié pardonnée, en mauvais élèves rédempteurs. Ca sent la contrition et le faux, convenable ou convenu : je n’avais jamais abordé l’aube qu’à revers, au sortir de mes nuits blanches. Il s’agissait maintenant pour moi de lire le matin dans le vrai sens, et de l’associer à l’image de la quasi totalité des êtres sur terre à l’idée de l’éveil et du commencement.
#1 – Transitions
En creux d’Epinal, le rebours du cadran nous invite à un trouble. Trouble dans le temps. Entre nuit et jour, incommode jet lag des transitions.
C’est au bord de la nuit que se lèvent les songes ; et de même c’est sur le seuil de la nuit que commence le rêve du temps. Le temps est une pensée du soir. Ou plutôt comme le temps lui-même, comme l’ipséité du temps n’est pas pensable, disons simplement : le temps est une rêverie du soir. Jankelevitch
Sensation du temps qui coule dans l’entre-deux d’une transition. Hier encore, on battait des mains aux fenêtres jaunes dans un bleu sombre partagé. Rendus aux jours, on applaudit moins fort. L’heure oubliée est celle où le jour se matine de soir et se charge de métamorphoses. Le regard alors se trouble des légères inflexions de luminosité, les ambiances du soir s’actualisent dans l’ascension d’un astre et, en miroir, le déclin de l’autre, et l’on sent, imperceptiblement, que la nuit, entre chien et loup, nous a fait sienne. C’est l’histoire d’un fading. L’intense décroît jusqu’au souffle au coeur du temps. Barthes
Puis quelque chose tombe. La nuit sans retenue, rien d’autre. Frederick
Quand la nuit devient de l’aube ou quand le jour se penche vers le soir, nous nous trouvons dans la double modulation quotidienne qui vibre à l’image de nos pensées et de nos sentiments. Jankelevitch
#2 – Lucioles
Gwiaździński Fading track A : le jour.
Danger, fading loupé, la track A persiste, s’y superpose, colonise l’autre. Le jour prend la nuit, la vole à sa nuit, la ramène à son ordre diurne.
Foessel

Pasolini
De Baecque

C’est partout la même lumière blanche, celle des néons, des VTC, des shops 24/24, des distributeurs à billets. C’est le halo pâle d’une nuit en recul. Que l’on raisonne, agence, manage. Une nuit sans mystère, déserté des lucioles, annexée par les Leds. Nuit électrisée, industrielle, panoptique. Nuit cinétique et fluide, nuit sans mystère.
Catastrophe Nuit analphabète, a perdu sa grammaire.
Bataille A retrouvé une langue. Qui produit du sens, à la chaîne. Une langue sans dépense.
Keucheyan Nuits jaunes sans étoiles, nuits transparentes et performantes. Nuits privées de sombre.
#3 – Ressource obscurité
j’entre dans la nuit du non-sens ; le désir continue de vibrer (l’obscurité est translumineuse), mais je ne veux rien saisir ; c’est la Nuit du non-profit, de la dépense subtile, invisible : estoy a oscuras : je suis là, assis simplement et paisiblement dans l’intérieur noir de l’amour. Barthes
La nuit, bénie, quand elle suspend le temps. Etre là et n’être que là, plus rien ne bouge. Dans l’infinie circulation de tout. En-deçà des fuseaux et horaires. Non pas celui qui passe mais le temps lui même, le nier. Alikavazovic
Nocturnes imaginaires, qui régénèrent les récits, en-deçà de la mémoire, formes et affects. Pandémie non langagière, songes d’enfants, peurs et angoisses. Schèmes à polar des douze heures noires et réel sans phares. Territoires spécifiques, affolement des sens, et mues cycliques. Restif de la Bretonne
Parce que tout, les gens eux-mêmes, sont plus beaux la nuit. Pas parce qu’ils le sont, mais parce que je les vois moins. Je ne sais plus jauger, juger, comparer et comparaître. Parce que je m’en remets, aveugle, à d’autres échasses et prothèses. Une nuit dénuée de centre, aléatoire et vague. Eustache

Rousseau

Révolutions des nuits qui savent rester cachées. Complots et manigances, conjurations ouvrières Rancière
L’obscur comme ressource. La nuit comme rempart : perdre la nuit c’est perdre autre chose que des impressions, des perceptions et des joies : perdre la nuit c’est perdre aussi une certaine forme de liberté qui réclame l’obscurité pour pouvoir survivre. Foessel
Je crois à la nuit

Rilke

#4 – Le bleu des heures
Foessel Ne pas jouer la nuit contre le jour, mais esthétiser leur synthèse, la superposition de quelques heures qu’ils partagent, grises ou bleues. Fin et début, fusion, recommencement, émotion des variations, accents, modulations.
De Toledo Le pire : perdre l’un ou l’autre dans un délire mimétique. C’est alors la Catastrophe de la perte de l’Autre et, comme un mur qui s’effondre, avec lui l’horizon et l’imaginaire, la capacité de projection. Il n’est plus de nuit sans jour. Et réciproque : au jour le soir ne nuit pas.
Mallick
Antonioni
Chérir le bleu des heures et le flou qu’elles permettent. Mince épaisseur du temps où celui-ci se suspend, mutique et long, ou au contraire le destin se précipite. Le bleu des heures du temps qui glitche.

En compagnie des noctambules :

Roland BARTHES, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, 1977
François HARTOG, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Seuil, 2003
Hartmut ROSA, Rendre le monde indisponible, La Découverte, 2020
Alan SILLITOE, Samedi soir, dimanche matin, W. H. Allen & Co, 1951
Georges PEREC, Un homme qui dort, Denoël, 1974
Bruce BÉGOUT, On ne dormira jamais, Allia, 2019
Clément ROSSET, Route de nuit. Épisodes cliniques, Gallimard, 1999
Eric ROHMER, La Collectionneuse, 1967
François JULLIEN, De la vraie vie, L’Observatoire, 2020
Vladimir JANKÉLÉVITCH, Quelque part dans l’inachevé, Gallimard, 1987
Hélène FRÉDÉRICK, La Nuit Sauve, Verticales, 2019
Luc GWIAZDZINSKI, La Nuit dernière frontière de la ville, Seuil, 2005
Michaël FOESSEL, La Nuit. Vivre sans témoins, Autrement, 2017
Pier Paolo PASOLINI, “La Disparition des Lucioles”, Corriere della sera, 1975
Antoine DE BAECQUE, Les nuits parisiennes, 2015
CATASTROPHE, La Nuit est encore jeune, Fayard, 2017
Georges BATAILLE, La Part maudite, Minuit, 1949
Razmig KEUCHEYAN, Les Besoins Artificiels, Zones, 2019
Jakuta ALIKAVAZOVIC, L’Avancée de la nuit, L’Olivier, 2017
RESTIF DE LA BRETONNE, Les Nuits de Paris ou le Spectateur Nocturne, 1786
Jean Jacques ROUSSEAU, Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758
Jacques RANCIÈRE, La Nuit des Prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Fayard, 1981
Rainer Maria RILKE, Les Élégies de Duino, 1923
Camille DE TOLEDO, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Seuil, 2009
Terrence MALLICK, Les Moissons du ciel, 1978
Michelangelo ANTONIONI, La Nuit, 1961