La vie de quartier à Chapelle Charbon

Avec Chapelle Charbon, Jeanne Robet et Rodolphe Alexis mettent en récit et sur écoute le territoire du nord est de Paris.

photos : Ugo Vezzosi

Habituée aux nouveaux médias et à leur appréhension, l’artiste et réalisatrice sonore Jeanne Robert propose des œuvres radicales par leurs formes et leur puissance narrative. L’artiste brosse le portrait d’espaces en marge et surtout des individus qui y vivent. L’une de ses œuvres remarquées, Crackopolis, se dévoile dans une série de 15 podcasts comme une balade en plein Paris accompagnée de Charles, 30 ans, fumeur de crack.

Le parcours sonore « Chapelle Charbon », présenté sur la plateforme de réalité augmentée audio SoundWays, plonge nos sens dans le quartier nord-est de Paris. De la gare RER Rosa Parks et son centre commercial du Millénaire jusqu’aux friches d’Aubervilliers, on prête une oreille attentive à Moussa, ancien client du Balafon, à l’auteur Philippe Vasset ou encore à tous ceux qui, pour une raison ou une autre, sont sommés de quitter le quartier.

Des voies ferrées de la Gare du Nord, en longeant la Gare de l’Est, l’entrepôt Ney, la rue d’Aubervilliers, ou encore la rue de l’Evangile, le quartier de Chapelle Charbon s’étend sur onze hectares jonchés de rails, de béton et d’entreprises étalés sur trois arrondissements, à savoir les 10ème, 18ème et 19ème arrondissements.

Si le projet d’aménagement doit se poursuivre jusqu’en 2030, une partie a déjà été amorcée en 2002 avec le lancement du GPRU (Grand Projet de Renouvellement Urbain) dans Paris nord-est, Saint-Denis, Aubervilliers et Pantin. Une première ZAC (Zone d’aménagement concertée) doit voir le jour pour accueillir un parc de 4,5 hectares (où doivent également s’ériger des logements) et une école de douze classes. Beaucoup d’esquisses et de transformations à venir donc.

C’est cet espace en pleine mutation qu’a sondé Jeanne Robet, accompagnée de Rodolphe Alexis. Comment raconter cet espace étendu sur plusieurs kilomètres carrés, comment dessiner ses contours – s’il est encore possible de le faire – par la pérégrination et l’enregistrement ? Equipés de leur micro, ils questionnent les lieux alentours, mais surtout ceux qui les habitent. Au sein de ce milieu en transition, où flottent les idées, Jeanne Robet et Rodolphe Alexis tendent l’oreille et saisissent les impressions de chacun, soulignent les individualités qui le vivent au quotidien. Où seront Terka, Thérèse et les autres lorsque la zone sera aménagée, inaugurée, que tout sera normé dans ce paysage urbain ? Comme un fonds d’archives qui se trame, Jeanne capture des voix et des sons d’un temps et d’un espace donnés, voués à disparaître.

Le quartier de Chapelle Charbon, l’écrivain Philippe Vasset l’a déjà arpenté durant de longues heures d’errance, relevant les nombreuses modifications opérées sur le territoire :

« Sur les voies du tram qu’on voit juste devant, il n’y avait pas de tram, il y avait un très grand parking où venaient se ranger les camions qui livraient dans les entrepôts. Les architectes ont gardé cette très grande barre qui s’étend sur toute la longueur du bâtiment […] Assez curieusement ce n’était pas dangereux du tout, il n’y avait pas de deal, le deal se faisait plus vers la Porte de la Villette, mais ici très peu, essentiellement parce que les routiers ne consommaient pas. Mais en revanche, il y avait énormément de prostitution. »

A quelques mètres de là, au-delà du vrombissement des voitures du périphérique, la gare des Mines était une boîte de nuit africaine avant que le Collectif MU ne s’en empare : « Le Balafon », du nom d’un instrument à percussions originaire du Mali. Jeanne Robet et Rodolphe Alexis ont recueilli le témoignage de Moussa, ancien client régulier de cette boîte prisée jusqu’en Belgique, de ses soirées frénétiques, mais surtout sa fermeture précoce qui laissa nombre de fêtards dans l’incompréhension et l’exaspération.

« C’était la meilleure boîte du 93, quand tu as un problème dans ta vie tu entres là-bas, tu oublies tout, tu laisses tout derrière toi. […] Une fois que tu viens, tu reviens le lendemain c’est sûr. Je connais même des gens qui venaient de Belgique pour venir passer une soirée, des Ivoiriens, des Congolais […] J’aimerais bien savoir pourquoi ils ont fermé, mais qui va me raconter ? Tu demandes à quelqu’un il va te dire c’est les patrons, un autre va te dire c’est la mairie… D’un coup comme ça, ils nous laissent dans la merde. »

A quelques pas de là, un employé du garage Auberval, spécialisé dans les Jaguar, Bentley et Roll Royce, situé tout près de la zone industrielle, dresse un état des lieux accablé de ce quartier où les projets florissants n’aboutissent jamais vraiment :

« On est sur un îlot principal. Nous le garage Auberval, le restaurant auvergnat, le Rouxel et le cirque. Autour, une zone industrielle à moitié à l’abandon. Et il y a Raboni. En fait Raboni est important, c’est le pilier central de la zone industrielle. La zone est bien sécurisée. il n’y a personne dedans, mais elle est sécurisée. Ils ont une zone de 50 000 m² dont les locataires utilisent un dixième. Le reste est à l’abandon. Tous les quatre ans, on attendait les J.O, on pensait qu’ils allaient faire des trucs là-bas et à force d’attendre pendant 14 ans, j’ai jamais vu les J.O. C’est que des projets. C’est que des projets qui n’aboutissent à rien du tout et voilà. Grosso modo c’est la Porte d’Aubervilliers. »

Ces protagonistes, rencontrés au gré des pérégrinations sur le terrain, donnent à entendre de nombreux récits démultipliant les points de vue sur la Porte d’Aubervilliers. De jour en jour, les nouveaux bâtiments succèdent aux rails. les terrains inexploités – ils sont encore nombreux, laissent place peu à peu aux nouvelles entreprises. Les grues qui s’élèvent de part et d’autre de Rosa Parks ou de la rue d’Aubervilliers ne sont pas près de disparaître. On découvre au fil du parcours une vie de quartier où s’entremêlent les paroles : celles de Philippe Vasset, de Thérèse, habitante de la cité Claude Bernard, des salariés de Veolia, du conducteur du petit train de Montmartre, de Maya, de Terka ou des enfants Roms qui vont jouer la journée dans le centre commercial rebaptisé le « Millionnaire »…

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