(666) (c) Nine Thoreau

Interview au long cours avec l’artiste et activiste queer Hélène Mourrier entre fête, artefact, outil et talisman

Habituée de ses nuits, performeuse (lors de la première édition du festival Comme Nous Brûlons) entre ses murs, Hélène Mourrier croise de mille manières la trajectoire de la Station – Gare des Mines et du collectif MU. Récemment, les parpaings des intérieurs ont servi de stèle à un shooting photo de certaines de ses pièces, tandis que le Garage MU a accueilli cet été Hélène en résidence et la Station, la performance CYBITCH à l’occasion d’un événement du collectif GAMUT. Une proximité comme occasion toute désignée d’évoquer une démarche protéiforme, au gré d’un long interview.

Design, arts visuels et activisme, trois mondes étanches dans ta pratique ou une complémentarité ?

Des glissements, des dérapages et des vases communiquant entre ces pratiques qui se nourrissent mutuellement. J’ai réalisé dernièrement une édition-poster en presse typographique, dans l’atelier de Guillaume Guilpart, pour le Porn Yourself Festival qui se déroulait à la Mutinerie début mai. Il s’agit d’un extrait d’un texte de la Queer Nation qui présente les Règles de conduite pour les hétéros (dans les clubs TPBG). Il a été écrit en 1991 et a gardé à ce jour, et malheureusement, toute sa pertinence. C’est un petit texte corrosif et cinglant qui intime aux straight de se décentrer dans les espaces festifs qui sont spécifiquement conçus par et pour les TPBG ; c’est une manière à la fois de rappeler les violences qui nous sont faites dans tous les autres lieux et notamment l’espace public, et également de réintroduire les notions de mixité choisie et de privilèges. Dans l’idéal j’adorerais que les clubs et les collectifs se l’arrachent pour l’afficher et fassent respecter ces préceptes !

Le fil rouge, c’est ton militantisme ? quels en sont les contours ?

La trame de fond est effectivement l’activisme ; j’ai commencé à militer dans des associations trans en 2010 et je me définis comme transféministe. J’ai majoritairement gravité et œuvré pour les luttes et les droits des personnes TPBG, et j’ajoute, principalement avec ma casquette de designer*e, c’est à dire en mettant mes capacités de graphiste au service du collectif. La théorie queer m’a aussi totalement emportée parce qu’elle invite directement à penser en terme d’intersectionnalité. Les questions de race et de classe sont imbriquées dans ses racines, avec les revendications posées dans les années 90 par la Queer Nation, composée d’un petit groupe de personnes racisées, précaires et/ou trans. Le queer propose donc de faire éclater les catégories de sexes, de genres et de sexualités, avec son fameux leitmotiv FUCK TON GENRE FUCK TON SEXE FUCK TA SEXUALITÉ ; de se positionner donc dans un instable constant, toujours en mouvement et en mutation, mais pas sans penser, intégrer les autres stigmatisations vécues par d’autres corps mis à la marge.

En ce moment, je retrouve mes premiers amours, en retravaillant avec OUTrans depuis un an pour une nouvelle publication des brochures sur la chirurgie génitale trans que nous avions édité en 2013. Mais j’en ai aussi de nouveaux en ayant intégré l’été dernier le pôle LGBTQIA+ du BAAM (Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrant*es).

Pour parler de militantisme plus spécifiquement, c’est pour moi un bas lieu de savoirs, que l’on appelle usuellement « savoirs profanes ». Ces savoirs se constituent à partir des expériences des corps qui composent un groupe, une communauté, un collectif, et qui se rendent ainsi capables par ce biais de produire des discours, des postures, des actions.

Tu parles beaucoup d’une forme comme d’un « outil », « transfuge d’empowerment » – ce qui est lié à ton approche par le design – peux-tu m’en dire plus ?

J’ai effectivement tendance à nommer mes pièces comme des outils et lorsque j’ai à les définir, à dire qu’ils sont des objets dont nous avons besoin, qui nous manquent et que personne ne fabriquera pour nous.

Pour ce qui est de la performance, j’essaye plutôt de déplacer ce que danser avec d’autres me fait éprouver ; j’ai souvent le sentiment que cela s’approche de la métaphore d’un miroir, comme si mutuellement nous observions notre image au travers d’un autre visage ; un reflet chatoyant de nous même. C’est important pour moi de reverser de la force à autrui, que j’ai pu emmagasiner puis transformer, et c’est ce que je tente, inlassablement, dans les formes que je produis.

Tu parles aussi de « talisman » – que mets-tu derrière le mot ?

Je suis souvent saisi*e par les émotions et les sentiments partagés que nous font éprouver certains objets avec des allié*es ; nous sommes comme intimement lié*es à un répertoire de formes que nous admirons et désirons. Lorsqu’elles croisent nos chemins, elles nous sont déjà connues et nous nous reconnaissons en elles.
Nous sommes nombreu*ses à avoir des vies fragmentées et à essayer de faire tenir nos pratiques dans des interstices.
En ce moment, je me suis lancé*e dans une toute nouvelle forme, quasiment inconnue pour moi, celle du documentaire… et ça transforme totalement mon rapport au travail. Le documentaire en tant que réalisateur*e décentre ma pratique, j’ai l’impression de créer une situation collective plutôt que de façonner un objet. C’est super excitant.

Art engagé – que défends-tu ? est-ce que l’art engagé existe encore ? la création est-elle encore un outil d’émancipation, de subversion ?
Je n’ai jamais considéré que ce que je faisais pouvait être subversif. Je ne cherche pas à provoquer des réactions outrées, je fais ce qui me semble juste. Fabriquer des objets est pour moi une forme d’émancipation, au sens d’empuissancement. Je ne sais pas si l’on peut parler d’art engagé ; je distingue l’art et le militantisme. L’art n’est pas du militantisme et le design graphique peut être au service du militantisme. J’aime les pratiques engagées vers autrui et en lien avec ce qui se trame dans le monde.

Comment la fête vient traverser ton travail ? C’est un matériau brut, une inspiration ?

La fête c’est ma porte de sortie de secours que je prends vraiment souvent. La fête c’est la possibilité d’échapper à la fiction hétéro-patriarchale-capitaliste-raciste-cradasse qu’on nous fait vivre quotidiennement. La fête me traverse plutôt qu’elle ne traverse mon travail. La fête m’amène à vivre des vagues d’extases collective et singulière. Et comme mes pièces sont souvent des hommages, la fête est l’une de ces entités à qui j’en rends.

Avec la performance, j’essaye de transvaser ce que j’éprouve lorsque je danse avec des personnes. Je ne travaille pas sur la danse, où la technique, mais bien sur les rencontres dansées, en groupe, avec des inconnu*es, et comment ces moments ouvrent des temps de transes et de partages.

Tu as parlé à un moment de sédimenter « l’archive d’un temps » – qu’est-ce que tu captures ? Une époque, des formes, des corps ?

Je crois que je capture probablement comment des corps se rendent capables dans un monde qui souhaitent rendre ces corps incapables.

Tu utilises le « nous » dans tes textes – est-ce qu’il désigne un nous communautaire / générationnel / ou plutôt un moi augmenté de milles identités ?

Je crois que ce « nous » est une réponse à ce « eux » que l’on nous a adressé. C’est face à l’exclusion que l’on se constitue aussi comme sujet minoritaire. C’est lorsque l’on parle d’un groupe comme d’une anomalie et que l’on finit par comprendre qu’on en fait parti que le Nous surgit. Nous, c’est tout simplement lutter contrer l’ostracisation, la mise au ban, l’isolement.

Quelle fêtarde es-tu ? Comment fais-tu la fête ?

J’aime arriver tôt quand il n’y a pas encore trop de monde et j’aime partir juste avant que les lumières ne se rallument. Je ne vais pas en after, parce que je danse all night long as fuck et qu’à 7h je suis épuisé*e. J’aime rentrer dans la lumière de l’aube. Je ne danse pas près du line-up, c’est trop serré et bouillant. Je danse au fond, là où il y a de l’air et de la place. J’ai un faible pour tout ce qui est surélevé et qui permet de se pendre ou de grimper, et je cherche toujours des copin*es de danse pour des parades de fol*les. Je deviens dingue quand le son est fou, je ne ferme jamais les yeux et je pense toujours à m’hydrater.

Tu ne t’intéresses pas forcément à la musique mais aux personnes qui y vont, la fête se matérialise par les corps en présence ?

Disons que je finis plutôt par aimer des lieux et des collectifs/soirées, dont la programmation musicale, de toutes façons, déchire. J’aime les soirées où les personnes dégagent de bonnes vibes. ça se sent quasiment instantanément une ambiance et les énergies qui émanent du lieu. Et oui, il y a aussi le plaisir de retrouver des visages amis. J’aime comment la fête réussit à créer un sentiment de communauté et tissent des relations singulières. On se retrouve pour danser. On se demande avant si on s’y retrouvera. On se tombe dessus par hasard. Et on ne se retrouve que la nuit. La fête et les rencontres, mais aussi la tendresse ont vraiment une histoire inextricable avec la communauté TPBG, et j’aime que nous continuions à raconter et à fabriquer ensemble cette histoire.

En parlant de corps, ta définition de la fête vient chercher du côté de la petite sirène ? 😉

La devise d’Ursula qui est aussi la mienne : « Et ne sous-estimons surtout pas l’importance du langage du corps ! ».

C’est « difficile de prendre de la drogue quand tu as des engagements politiques » – toutes ? Est-ce que la drogue vient jouer quelque chose dans cette fluidité de la fête ?

Je n’arrivais effectivement pas à articuler le fait d’être vegan*e et de prendre de la cocaïne, alors j’ai décidé drastiquement d’arrêter d’en prendre, exactement comme j’ai décidé un jour de devenir vegan*e. Il y a plusieurs substances qui me posent comme cela politiquement ou personnellement problème. Le GHB par exemple ; no way. Les engagements sont importants pour moi, et aussi notre capacité et nos difficultés à les tenir. Tenir des décisions c’est à la fois déconstruire des privilèges et également c’est faire l’expérience de l’impureté et de nos paradoxes. Parce qu’effectivement, je continue à prendre d’autres substances comme des TAZ ou de la 3MMC alors que je sais que cela inclut inévitablement du trafic humain et non-humain… Pour ce qui est de la fluidité, j’ai souvent le sentiment que certaines drogues provoquent des extases collectives, et plus personnellement, j’ai toujours aimé les descentes.

Comment te positionne-tu entre isolationnisme (espace-temps clos pour une communauté) et acculturation (pouvoir par une certaine mixité, changer les attitudes de fêtards lambdas… ou mâles alphas) dans le débat sur la safe zone ?

Je défends la mixité choisie. Je la défends dans le militantisme et dans les espaces festifs. Je trouve que c’est une excellente manière de s’éduquer ; ça n’est pas sensé nous faire violence, c’est sensé protéger des personnes qui sont stigmatisées à un endroit où nous ne le sommes pas. Je ne suis pas trans, je ne suis pas racisé*e : je suis capable de conscientiser et de comprendre que je ne peux pas avoir accès à des lieux conçus pour et par des personnes trans et/ou racisées. Dans Ouvrir la voix d’Amandine Gay les femmes noires interviewées le disent toutes : le communautarisme n’est perçu que lorsqu’une minorité se mobilise pour constituer un espace spécifique pour et par elle. Des personnes blanches entre elles ne sont jamais perçues comme communautaristes ; un all male panel pour un événement quelconque, c’est un espace en non-mixité et ça arrive tout le temps et partout. Cette expérience de la mixité choisie activiste m’a permise d’appliquer des comportements dits safes dans les soirées ; c’est à dire de faire attention, et d’avoir de l’attention envers les autres. La safe zone ne peut pas être portée uniquement par un collectif qui organise une soirée ou un service d’ordre… c’est de la responsabilité de toutes les personnes qui viennent. La seule chose que je peux dire aux relous c’est : LAISSE LES TPBG ET TOU*TES LEURS COPIN*ES TRANQUILLES.

Queer is the new cool – comment te positionnes-tu par rapport à ce devenir mainstream de certains codes de la culture queer aujourd’hui, notamment dans les environnements festifs ?

Les mots sont précis : lesbienne ne veut pas dire gouine, comme gay ne veut pas dire pédé, comme LGBT ne veut pas dire TPBG. Les mots que certaines personnes ont élu, et qui étaient et sont encore des insultes (comme gouine, pédé ou queer le sont toujours), sont des positions politiques radicales. Queer ne peut pas être le synonyme de cool : queer is not cool at all. Queer est inquiet. Queer est un mot de colère. Queer n’est pas un accessoire. Ce qu’il faut espérer avec la multiplication des événements féministes radicaux, avec les réseaux sociaux et les espaces festifs labellisés queers, c’est que cela visibilise considérablement ces mouvements, et que des personnes s’y engagent et détruisent plus rapidement le cistem.

Ton exposition de fin de diplôme est centrée sur la fête – comment la montrait-elle ?

Mon exposition de diplôme reprenait effectivement le motif du club ; HELLOVE (DARK IT UP) était présentée dans la galerie gauche de l’école des Beaux-Arts de Paris. J’avais originellement demandé de passer mon DNSEP dans la chapelle de l’école… parce que j’avais envie d’une sortie CAMP et de balancer de la techno des années 2000 sur des plâtres de Michel-Ange. Ça n’a finalement pas pu avoir lieu… (Étrange). J’ai donc investi la galerie en l’obscurcissant totalement et en installant des éclairages avec des gélatines qui tombaient sur les pièces comme des faisceaux. Rien au mur, tout au sol et sans socle ; j’aime que les pièces soient autonomes et j’aimais cet univers rampant de céramiques, de tissus et de pièces en bois. Comme chaque pièce était souvent liée à un souvenir avec quelqu’un*e, je les ai pensées comme des corps dans une soirée, comme si ils avaient été d’une certaine manière figés, comme lorsque l’on arrête de danser et que l’on prend soudain du recul pour regarder la scène.

C’est très important pour moi de situer d’où l’on parle et de le partager ; j’ai toujours détesté le suprématisme que l’art contemporain fait éprouver. Et puis je n’ai jamais eu envie d’être révérencieuse avec lui et avec ses références ; ce qui m’intéressait et ce qui m’intéresse toujours, c’est de créer de nouveaux langages, ancrés dans le présent.

Est-ce que la fête est un espace politique ? Hédoniste / libertaire / utopiste, un espace d’engagement ?

En 2014 j’ai lu Les hétérotopies de Michel Foucault, puis dans la foulée Dans ma chambre / Je sors ce soir / Plus fort que moi de Dustan, dont la préface a été écrite par Thomas Clerc et qui parle des soirées pédées comme des hétérotopies. J’ai lu Dustan avec Foucault dans le sang et j’ai relié les deux avant de lire ce qu’avait écrit Clair. C’était une évidence, appuyée ; la danse, le cruising, nos nuits c’était bien un renversement effectif du monde et de ses règles ; la norme retournée comme un gant. L’utopie pour Foucault c’est ce lieu idéal que l’on ne peut jamais atteindre, qui ne se trouve sur aucune carte ; l’hétérotopie, c’est une utopie qui s’ouvre, qui pour un temps donné, a un lieu localisable. Cela signifie que c’est plus qu’un lieu de résistance, comme une action militante fait acte de résistance face à la réalité. Cela signifie que d’autres mondes sont possibles et sont accessibles, et que nous sommes en train d’en faire l’expérience. Pour moi, la fête c’est une promesse. C’est ce qui me permet de rester vertical*e et de continuer la lutte.

Peux-tu nous en dire davantage sur ta résidence au Garage MU – son cadre, son propos et intention, les formes qui en ont découlé et les suites du projet ?

L’hiver dernier Line Gigot m’a proposé de faire une résidence en juillet au Garage MU ; j’étais déjà à ce moment là engagé*e dans l’écriture de Herman@s (les adelphes), un projet de film-documentaire autour de Cuco Cuca. J’ai eu immédiatement l’idée et l’envie de me saisir de l’espace du garage pour en faire un lieu de tournage et de le transformer, non pas en espace d’exposition, mais en plateau. Le garage est donc devenu pour 10 jours notre studio avec le directeur de la photographie Victor Zebo, pour y filmer des portraits, des hackings, des performances, une fête et s’y retrouver avant de partir capter des piratages de manifestations. Ce projet est évidemment lié à ma rencontre avec Cuco, mais aussi aux politiques sécuritaires mises en place depuis les attentats de 2015, qui ont eu des répercussions liberticides, plus ou moins violentes pour certaines identités. C’est dans cette atmosphère générale d’étouffement mais aussi de luttes que l’idée de faire ce film s’est imposée. Depuis, nous sommes également parti*es un mois au Mexique en novembre pour la deuxième partie du tournage : Cuco y est né en 2011 pendant la fête des morts. C’était l’occasion de revenir aux origines de cette naissance et de quitter un contexte français pour reconnecter avec un monde plus ancien, dont les formes magiques et les rituels nous parviennent encore. Pour réinvestir des figures hybrides qui ont traversé des civilisations, se réincarnant notamment dans l’apparition de Cuco.

La Station – Gare des Mines et le Collectif MU ont donc été les premières institutions à me soutenir en tant qu’aide à la production. Je suis actuellement en train de basculer vers la post-production, et viens de décrocher une résidence de montage avec DOC ! J’ai aussi la chance d’être entouré*e de personnes brillantes qui soutiennent et participent au projet : Victor Zebo en tant que chef opérateur, Soraya Daubron pour la création sonore, Marie Losier et Clémence Renaud en regard extérieur et bien sûr Cuco, qui s’est engagé dans cette aventure.

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