Être punk, mode d’emploi : discussion avec James Schneider autour du documentaire « Punk The Capital »

A l’aube des années 80, muni de son caméscope, le musicien et vidéaste James Schneider filme les groupes qui ont à jamais changé la musique et la culture politique de leur ville, Washington D.C.

Minor Threat, The Bad Brains ou encore The Nation of Ulysses, autant de groupes que tu as peut être eu la chance de découvrir dans la bibliothèque de ton père mais qui ont surtout contribué à la formation de la scène punk à Washington DC, scène qui parviendra plus tard à influencer le reste des États-Unis. Le documentaire « Punk The Capital » est le récit de cette épopée sur fond d’archives et de disques rayés et sera projeté à l’occasion du festival Magnétique Nord.

Qui es tu ? Qu’est ce qui te lie avec la scène punk et pourquoi as tu eu envie d’en faire l’objet d’un documentaire ?
Je suis musicien et vidéaste américain et je sors « Punk the capital », un documentaire sur l’histoire de la scène punk à Washington. Washington D.C. est ma ville natale et le punk local a été ma bande son tout au long de ma vie. La grande majorité des concerts auxquels j’ai assisté ont été donnés par des groupes de la scène locale. J’ignorais que ce n’était pas forcément le cas dans d’autres villes ! Ado, j’ai joué dans quelques groupes punk, alors dès que j’ai commencé à réaliser des films je n’ai pas eu à réfléchir au sujet de mon travail. La musique a été comme une évidence pour moi. Ce film, en particulier, est né de mon amitié avec Paul Bishow qui a filmé énormément de groupes en Super 8 à D.C. autour de l’année 1979.

Plusieurs années de travail ont été nécessaires à la réalisation de ce projet. Quels ont été les aspects les plus longs du processus de construction du documentaire ? D’où viennent ces images ? As-tu utilisé des archives ?
L’idée du film est née au tout début du siècle et nous avons commencé à collectionner et tourner des petits moments éphémères dès 2003. Chaque film a ses exigences, certains peuvent se faire très rapidement car ils sont écrit à l’avance. Dans notre cas, nous avons laissé le film prendre forme peu à peu en réunissant des archives, et le récit global a émergé au fil des entretiens. C’était un processus plutôt long, étant donné les centaines d’heures de matière qu’il a fallu trier. Je pense qu’il faut faire moins de films de manière générale. Moins de films, et prendre le temps d’en réaliser de meilleurs.

Pas mal de documentaires ont été réalisés autour des différents mouvements punk aux US. Je pense au mouvement Riot grrl, à la scène grunge de Seattle et à la scène beatniks de New York. Si il fallait retenir une chose de la scène de Washington, quelle serait-elle ? Qu’est-ce qui la différencie des autres scènes US ?
Si on prend en compte la taille de la ville, l’impact de la scène punk a été géant. Des groupes comme The White Stripes, Pearl Jam, Rage Against the Machine et tant d’autres ont clairement dit que les groupes de Washington étaient leur raison d’être. Des musiciens donc, mais aussi des figures politiques comme le candidat démocrate à la présidence Beto O-Rourke affirment que le punk de Washington fut essentiel car il avait une démarche affirmative, non pas nihiliste. L’influence de la scène punk de Washington dépasse le cadre de la musique. Le mouvement Riot Grrl est essentiellement né là. L’impact de la ville touche encore aujourd’hui plusieurs formes d’art et de pouvoir.

Le trailer de « Punk The Capital » soulève les aspects politiques liés à la scène punk, notamment avec les fermetures de lieux de musique par la police. A Paris, il se passe à peu près la même chose. Tu vois un lien entre ces guerres de territoires partout dans le monde ? On arrête d’héberger des concerts punk parce qu’on a pas la place ou parce que les collectivités territoriales ne sont plus enthousiastes à cette idée ?
A Washington, la police a été plutôt indifférente vis à vis des lieux punk. La plupart du temps, ce sont les propriétaires des bars et des clubs qui interdisaient la musique punk. Mais le vrai problème maintenant, c’est l’embourgeoisement qui transforme les villes en fourmilières de consommation ; le punk en soi n’est plus perçu comme un danger. Le punk a en quelque sorte réussi à se démocratiser d’un point de vue occidental.

Dans le film on entend « Ce n’est pas seulement une scène, c’est un mouvement ». Le punk a toujours eu une volonté de faire, de parler de ce qui n’allait pas au sein d’un pays ou d’une communauté. Mais comment le mouvement a-t-il réussi à perdurer dans le temps ? Comment quelques groupes ont-ils réussi à rassembler les foules et à créer une communauté autour de convictions politiques ?
Dans les années 1979/1980, il y avaient des groupes engagés comme The Enzymes (afro-punk socialiste) et d’autres groupes moins engagés comme Bad Brains ou Minor Threat, chez qui les paroles étaient plus de l’ordre de l’intime. Durant la période que nous couvrons dans le film, il n’y avait pas encore de scène très politisée. Le film montre la montée en puissance de ce qui est devenu un mouvement (le sous-titre de notre film « Building a Sound Movement »). Punk the Capital finit lorsque la scène commence à devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Au milieu des années 80, on a observé un revival (“Revolution Summer ») dans la scène punk de DC après que le Hardcore se soit essoufflé. Les concerts ont été par la suite accompagnés de discours politiques sur tel ou tel sujet, l’impérialisme, la non violence ou le végétarisme. Tout le monde se retrouvait aux manifs, la scène était de plus en plus soudée et contrairement aux stéréotypes, plutôt bon enfant et pacifiste.

J’ai eu l’opportunité de voir le groupe Priests jouer plusieurs fois à Paris. La chanteuse n’a jamais caché son envie de faire de la musique féministe puisqu’elle parle de problématiques qui la touche personnellement. Assiste t-on selon toi à l’émergence d’un nouveau courant punk/ d’un revival en opposition à l’époque du Washington des Bad Brains et des Minor Threat ?
Oui, je crois effectivement qu’il y a une renaissance de la musique punk rock, surtout à Washington D.C. Il y a des groupes qui, d’une part, s’appuient sur l’histoire des « anciens » comme on les appellent (Minor Threat, Fugazi, Nation of Ulysses) parce qu’en général ces chansons et leurs paroles ont bien vieillies. D’autre part, ces groupes actuels émergent d’une ville complètement transformée et une bonne partie prends naturellement de la distance avec la musique des anciens. Je ne vois pas d’opposition entre eux mais plutôt un regard beaucoup plus tourné vers l’extérieur, je pense par exemple au grand festival de HarDCore punk à Washington, « Damaged City ».

Peut-on toujours se revendiquer punk à l’heure où on a déjà presque tout dit et tout revendiqué ? Que reste il du punk communautaire aujourd’hui ? On est punk parce qu’on fait partie d’une scène ou parce qu’on a des choses à dire, tout simplement ?
Je viens de traverser les US avec le film, ce qui représente 25 villes, et je peux dire avec certitude que le punk rock existe encore bel et bien au moins aux US et que c’est toujours pertinent et important de se revendiquer punk. Que ce soit à Boston, Denver ou chez les Native Americans, l’esprit est toujours là. Le punk rock est fondamentalement accessible et présente une forme d’expression directe. Il n’a pas besoin d’être politisé (bien qu’il puisse l’être) et il n’y a pas de code obligatoire, de notice. L’idée du punk est plus nébuleuse de nos jours, de part les centaines de micro-genres nourris aux algorithmes des réseaux sociaux. Aujourd’hui, au delà de la musique, le punk a un sens différent pour tout le monde, comme moi comme pour Beto O-Rourke par exemple. Mais qu’est ce que ça veut dire “être punk” en 2019 ? Pour le savoir il faut voir le film !

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