Un art queer ? Entretien avec la critique, curatrice et galeriste Isabelle Alfonsi à propos de son ouvrage Pour une esthétique de l’émancipation, paru chez les éditions B42.

Après La Gentrification des Esprits de Sarah Schulmann sur l’absorption par l’establishment de la radicalité communautaire LGBT aux États-Unis, Art Queer. Une théorie Freak de l’artiste Renate Lorenz mettant au jour les stratégies (reenactement, assemblage, passing, collage, détournement camp…) d’artistes queer, les éditions B42 publient Pour une esthétique de l’émancipation d’Isabelle Alfonsi, également aux manettes de la galerie Marcelle Alix à Belleville. Quelques questions en rebond d’une lecture passionnée.

En vous lisant, on se dit qu’il n’existe pas tant un art queer qu’une critique queer qui relirait l’histoire de l’art, à la manière d’un François Cusset dans le champ littéraire (Queer Critics), au travers d’un référentiel non binaire, une nouvelle grille de lecture. C’est cela l’art queer, une nouvelle possibilité de lectures des formes issues de la création ?

Je préfère parler d’un art critique par rapport à des normes, que ce soient des normes ayant trait à nos formes de vie (sociale, genrée, sexuelle) ou des normes utilisées dans l’histoire de l’art. Il s’agit de déconstruire un certain nombre de tropismes de l’art contemporain et de l’histoire de l’art. C’est une forme d’atteinte, d’attentat aux normes en cours à un moment donné, et dont découlent des formes d’engagement et de critique des formes d’invisibilisation de communautés, modes de vie et minorités sexuelles Il n’y a pas plus d’art queer par essence que d’art féminin. Il y a, en revanche, un art féministe, engagé dans le féminisme. Je ne crois pas, par ailleurs, que tout·e·s les artistes qui s’identifient comme queer participent d’un art queer en tant qu’art politique. Ce n’est pas un art qui a rapport avec une forme d’identité déclarée. C’est plutôt un outil critique qui emprunte aux études culturelles, notamment à l’apport des questions féministes et queer à la pensée contemporaine pour déconstruire un certain nombre de passages obligatoires de l’art contemporain ou de l’histoire de l’art : l’artiste isolé·e, la division de l’art en différentes disciplines (sculpture, peinture, danse, performance, etc), le formalisme et le détachement des oeuvres du contexte politique dans lequel évolue leurs créateur·rice·s. L’art queer, en remettant en question la façon dont on écrit l’histoire de l’art, contribue à faire apparaître une nouvelle manière d’écrire sur l’art, en rendant visible les histoires collectives, les engagements politiques des artistes, les relations affectives qui les ont mu·e·s. L’art queer participe à un volonté féministe de pointer du doigt la façon dont une culture majoritaire se présente comme universelle et comme neutre, en invisibiliant les formes qui naissent des marges, voire en les taxant de “communautaristes” pour mieux les rendre à une périphérie supposée. Au contraire, ces cultures, de la même façon que les cultures hétérosexuelles, blanches, bourgeoises et/ou valides, sont tout à fait en capacité de s’adresser à tout·e·s.

Contre cette vision d’une histoire de l’art des grandes figures, vous faites l’hypothèse d’une création communautaire, plaçant au coeur le collectif, que ce soit du côté de l’acte de création comme dans ses modalités de réception ?

Ce qui m’intéresse, ce sont les artistes qui ont travaillé dans des formes collectives et des formes d’engagement politique sans vouloir forcément faire mouvement ou capitaliser sur un travail critique. Il faut mettre en question l’idée même de mouvement. Les mouvements font disparaître des artistes de l’histoire. Ils créent une dualité entre artistes majeur·e·s et artistes mineur·e·s. Les femmes, les minorités de genre, les personnes handicapées ou non occidentales ont souvent été placées dans cette catégorie dite “mineure” par une histoire de l’art blanche et patriarcale. La ligne de force la plus importante pour l’art queer est sans doute la forme collective. Les artistes queer essaient de considérer leur place au milieu d’un collectif, que ce soit un collectif politique, une communauté, une lignée historique, ou plus simplement et largement, la communauté humaine. C’est ce que se demandait par exemple dès les années soixante un artiste comme Michel Journiac. Quels sont les liens que je peux avoir à l’autre ? Quels sont les rituels que je peux faire naître avec les autres ? Le rapport à l’autre meut la création queer.

Le sexe cru et le genre cuit, c’est une expression de Paul Beatriz Preciado. Est-ce une formulation qui vous convient pour désigner ce qui est à l’oeuvre dans la démarche d’artistes qui se positionnent comme queer ?

L’art queer comporte souvent un rapport à la sexualité qui est ouvert et explicite. Les oeuvres indiquent l’existence d’un rapport à la sexualité, ne nient pas cet aspect de la vie humaine. C’est toujours un défi d’arriver à représenter, suggérer, évoquer la question sexuelle et le désir dans les oeuvres d’art, tout en restant dans le domaine de l’esthétique, c’est-à-dire de la traduction du monde au moyen d’outils visuels et plastiques (ce qui différencie l’art queer de la pornographie). Comment on s’adresse à quelqu’un qui n’a pas la sexualité d’un homme hétérosexuel, c’est l’une des questions qui est derrière l’art queer. Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas la sexualité d’un homme hétérosexuel, ça fait quand même beaucoup de gens à qui s’adresser. Un art féministe et queer ne s’intéresse plus aux femmes et aux freaks comme objets de l’art, comme sujets sur lesquels s’exerce une pulsion scopique pour paraphraser les analyses de Laura Mulvey, mais les impose au contraire comme actant·e·s et récepteur·rices des objets artistiques.

Au-delà des lignes de force qui sous-tendent ces pratiques, peut-on trouver des figures, des motifs, des formes qui convergent ?

Bien sûr, la création queer a pu, au travers du XXème siècle, trouver des atomes crochus avec une forme d’expression ou une autre – le collage, la photographie et la poésie dans les années 30 avec notamment le duo Cahun et Moore, la sculpture et la peinture avec Lynda Benglis ou Lucy Lippard ou plus tard la performance avec Michel Journiac et, plus récemment, l’art vidéo mais, médium de prédilection ou pas, à mon sens, il ne vaut mieux pas définir formellement ce que seraient des oeuvres relevant d’un art queer, parce que cela essentialise le travail artistique. Un formalisme de l’art queer nous conduirait à tenter de faire mouvement, et non à penser cette forme comme une forme critique, au contraire, à en faire une forme statique. Ce serait totalement inverse à l’apport majeur d’une pensée queer : la possibilité de penser l’identité comme un flux, et non comme quelque chose d’acquis pour toujours et de rigide. Je pense qu’il faut laisser la possibilité à cet art queer de se renouveler et d’évoluer, de réagir très différemment selon les contextes, pour ne pas en faire un simple gimmick contemporain utilisé à des fins de communication et de simplification d’un moment artistique. Au contraire, ce qui m’intéresse dans l’art queer, c’est son potentiel émancipateur.

Queer is the new cool ?

L’idée d’un art queer n’est pas de remplacer une norme par un autre, un pouvoir par un autre, il est plutôt de toujours contester quelque pouvoir ou norme qui soit. On n’est pas dans un endroit où l’on est accueilli et où l’on peut faire norme, là où Pollock a fait norme par exemple. C’est pourquoi ce qui touche à l’art queer est bien plus large que la définition d’un style ou d’une série de motifs à utiliser. En ce moment je lis partout (dans des éditos assez réactionnaires il faut le reconnaître) que pour être un·e artiste dans le vent, il faut traiter de questions LGBTQI ou environnementales. Là où ces critiques se trompent à mon sens c’est qu’un art réellement politique ne fait pas de ces questions un sujet, un thème, mais une méthode de travail. Cela donne des résultats formels qui n’ont rien à voir. Ainsi, faire une oeuvre qui a pour thème le réchauffement climatique par exemple, ce n’est pas la même chose qu’incorporer dans sa façon de travailler une attention à sa consommation d’énergie. Pour prendre un exemple simple : on peut faire une oeuvre monumentale, difficile à transporter, qui prend pour thème la consommation de CO2 et elle ne nous aidera nullement à penser car sa forme sera contradictoire avec un quelconque message qu’elle souhaiterait soi-disant faire passer. Je pense que l’art queer, ainsi, ne s’annonce pas comme tel. Son action est beaucoup plus subtile et, par là, marquante pour les esprits. L’art agit ailleurs que dans la représentation ou le commentaire. Les oeuvres qui annoncent des “thèmes” ou les critiques qui tentent de réduire des oeuvres complexes à ces thèmes sont dans une véritable impasse.