16h du matin. Continuer, verbe intransitif.

Le festival Magnétique Nord célèbre le solstice d’hiver et ses journées qui réduisent. Sur l’invitation du Collectif MU, le duo de plasticien Trapier Duporté imaginent pour Magnétique Nord “16h du matin”, une sculpture sonore explorant l’after party et les nuits qui n’en finissent plus de finir.

After ?

Au before, succession de seuils, attentes et promesses qui mène à la fête et son présentisme absolu, débauche d’énergie que permet le nocturne, succède l’alter, cette coordonnée bâtarde d’une fête qui refuse de se clore et se prolonge au jour, sous les toits de sheds de warehouses, dans des clubs étanche au jour ou des appartements aux stores baissés. A 16h du matin, que cherchent encore ces fêtards que le jour n’atteint plus, quelles sont leurs raisons que la santé ignore. Dans l’after l’on continue, sans trop connaître le complément d’objet direct, on suit une promesse sans objet. Il n’y a plus de finalité si ce n’est cette du processus : ouvrir des possibles, maintenir des potentiels. L’after d’abord c’est la forme de l’obstination d’un engagement total dans la nuit qui peut se traduire par un nihilisme court-termiste devant le retour du jour, de la semaine et, au-delà, du système que l’on avait mis, un temps, à l’écart. L’after est négation du temps, celui de la productivité et de la raison, habitée de cette obsession – positive – d’une mécanique obstinée de continuer, sans que ne soit intégrée l’idée de temporalité et de fin. L’after consiste à abolir la possibilité du jour et de sa venue, le nier comme référentiel unique et inventer un langage propre à la nuit, une grammaire et un mode d’être au monde qui permet de faire durer la nuit, et les possibles qu’elle déroule, au-delà de l’aurore.

Trapier Duporté, la fête est finie

Le duo Trapier-Duporté s’est formé lors d’une fête. Ou plutôt en lendemain de fête lorsque, malgré la gueule de bois, les projets communs fomentés la veille ont su résister à l’oubli. C’est en toute logique que la fête est pour le duo de plasticiens tant une thématique centrale qui informe leur pratique que la matière première de leurs pièces. Ancrés dans leur époque, ils constatent et modélisent un malaise générationnel, comme un immense « coup de barre », ce moment où l’esprit divague, ceint entre la volonté de prolonger un état transitoire et déjà s’extrayant de cette parenthèse par la pensée, prêt à amorcer la descente, avec toute la résignation d’un jour qui se lève. Une prophétie : notre génération est coincée en plein after. Trapier Duporté explore les discours sur la fin. Ils appartiennent à une génération bercée par les récits d’apocalypses, de catastrophes écologiques à venir, d’accidents inévitables. Ils observent notre ivresse mélancolique, non sans amuser. Leur travail se déploie entre goût et dégout, envie d’être et fatigue de soi. Gravité, écoulement, clair obscur, leurs formes se situent à la frontière de l’espoir et du désespoir, dans la zone salvatrice du tragi-comique. En filigrane d’autres questions affleurent : que faisons-nous en after ? De quoi continuer, coûte que coûte est-il le nom ? Est-ce l’abolition dans l’excès de toute forme d’espoir qui se joue, ou au contraire la volonté de faire advenir dans ces nuits avalant le jour des futurs souhaitables, des inflexions salutaires de nos postures sociales ? La fête peut-elle nous changer ?

Continuer, verbe intransitif

Pour le duo, la fête dépasse le sujet et devient attitude, un espace nécessaire de vie autant que de création, où se trouve suspendu le positivisme las dans lequel notre époque se complait. Elle est dionysiaque, fougueuse, vitale. En faisant de chaque exposition une expérience qui malmène le spectateur, en faisant grincer les envies de fête, Trapier-Duporté nous font sortir du « jour » pour nous mener dans une nuit obscure sans être sombre où la vérité se découvre plus qu’elle ne s’assène. Partout l’humour et le second degré sauvent du fatalisme, sans interdire le sensible. C’est une ontologie par la fête qu’ils poursuivent sur la ligne de crête entre les dangereuses sirènes d’un optimisme béat mu en confortables œillères et les travers dangereux de la collapsologie. Entre deux visions de demain, Trapier Duporté convoquent la distance de l’ironie et la tendresse amusée pour les peurs, les doutes, les fantasmes de notre génération. D’une part une pulsion de vie et de fête, de l’autre pulsion de mort : continuer jusqu’au bout, danser jusqu’à l’épuisement des énergies vitales ou encore arrêter la dynamique obstinée de l’after… mourir est toujours au bout de 16h du matin. 16h du matin : ce moment où la douleur se fait sentir, quand viennent crisser deux forces antagonistes, point de contact de deux horizons. L’after est ainsi un contre-moment, une contre-réalité – au sens d’une ontologie par l’excès que prône René Daumal dans son recueil de poèmes Le Contre-ciel – qui fait grincer le sujet perdu dans une nuit sans lendemain. L’after consacre continuer en verbe intransitif : comme une finalité totale et obstinée, empêcher la fin d’advenir. Continuer pour continuer, continuer à continuer comme le suggère Laurent Mauvignier dans son roman du même nom. Mais de quoi l’after est-il la fin ?

Terminer la fin

C’est que la posture du fêtard en after peut se donner en miroir de l’ethos d’une génération face à son époque. A l’instar du sujet qui s’arrache à la nuit en se projetant vers demain, nous sommes en after plongés dans un entre-deux bancal, sur la ligne de crête entre la conscience d’une fin à venir (et la tentation concomitante de tout donner, se consumer dans une ultime débauche hédoniste) et une incertitude quant à la durée de cette fin (et la volonté de se préserver, de mettre de côté quelques forces comme lorsque l’on actionne sur son smartphone le mode économie d’énergie). Cette bascule est celle des enfants du tournant (Camille de Toledo) : génération sacrifiée sur l’hôtel de la fin de l’Histoire et de la mort des utopies, figées dans la torpeur des fatalistes, sclérosés par la perte de l’horizon. Le tournant qu’aborde notre génération serait d’une nature différente. Nous serions en suspens perpétuel, titubants, angoissés face à une situation prolongée de déséquilibre : être sans doute la dernière génération dont la fin arrivera avant la Fin, tandis que les générations que nous enfantons verront la Fin accélérer la leur. De là, un tiraillement insupportable entre l’attrait pour le statu quo, prolongement ad nauseam d’une fête planétaire, ce continuer sans complément d’objet et la pré-conscience d’une responsabilité à cesser de danser et oeuvrer pour des futurs souhaitables. Dans cet after généralisé s’enchassent deux interrogations : existe-t-il un Autre, un prochain qu’affecteront nos actes ? Combien de temps dure la fin ? Notre destinée semble donc ne devoir être que celle de la veille (le mode avion). A la veille d’un jour à venir dont nous ne connaissons pas l’issue, aux prémisses de quelque chose que l’on ne parviendra pas à dater tant que durera la nuit, nous nous plongeons dans la veille. Obstinément, nous continuons. Aller faire la fête, prolonger l’after n’est que l’autre nom d’empêcher le jour d’arriver. Et même si minuit est passé depuis 16 bonnes heures, il n’est pas encore demain.

La fête, de la rumeur à la fiction globalisante

Dans l’enceinte brute du Garage MU, une fois passée la porte en tôle, sous peu de lumière, au centre de l’espace, une sculpture minimaliste attend le spectateur. On a empilé des amplis sur un socle et l’érection reste modique bien que verticale. De cette tour réduite partent un réseau tentaculaire de câbles hifi reliés à des cannettes de bière vidées, éraflées, fatiguées comme ce décor de fin de fête qu’elles composent. Du monolithe s’élève une faible rumeur – voix, sons, silences – que l’on peut approcher, jusqu’à porter une canette à son oreille comme l’on porterait un coquillage à soi pour y entendre l’océan – un autre nom du vide, qui ne renvoie que les battements de notre coeur. Celui qui écoute, l’oreille tout contre la canette, perçoit la fête en fragments et motifs, parmi les images, fantasmes et désirs dont il l’affuble en rebond. Si chaque vendredi soir, au before, on remet le couvert, c’est que la fête ne s’épuise pas. Elle est promesse, illusion, fiction totalisante, et agrège comme une toile blanche les désirs dont on lui confie l’exaucement. Il est autant de fêtes que de dancefloors, et autant de dancefloors que de corps qui le criblent. C’est pourquoi les artistes, à partir de la forme-dispositif-protocole de la sculpture, ont souhaité refléter une fête sans fin qui s’éprouve au régime du collectif, en sondant ce qu’elle sédimente comme mots, sonorités et formes au sein d’une génération. Ainsi des invitations ont été adressées à compositeurs (Delskiz, Microrama) et écrivains (Théo Casciani, Louise Chennevière, Simon Johannin) – parmi des citations glanés dans d’autres pages – pour achopper, en multipliant les perspectives, l’essence intime de l’after. Les pistes sonores sont issues de ces cartes blanches et d’une résidence des artistes Trapier Duporté et du curateur Arnaud Idelon à la Station – Gare des Mines et son studio radio changé en laboratoire radiophonique à échos, récits et collages. 16h du matin se donne alors comme un enchevêtrement d’invitations, de cartes blanches, d’injonctions, rebonds, samples et répétition donnant forme à une proposition curatoriale collective jouant, à l’image de la fête, du fragmentaire et du fractal comme ses deux principes vitaux. En miroir, l’expérience qui sera faite par le spectateur-auditeur de “16h du matin” est le produit de ses choix de (re)composition et de parcours, donnant lieu à mille autres fêtes en puissance.

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